Pornographie de l'abstinence

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Pornographie de l'abstinence

Soumis par Samuel Archibald le 22/06/2011

 

La pornographie de l’abstinence dont il est question ici est bien sûr celle de Twilight, le grand culte médiatique préfabriqué de ce début de millénaire. Nul ne peut ignorer la charge métaphorique de ce duel pour le cœur et le corps de Bella Swann, métaphores à ce point transparentes qu’elles en perdent presque toute force d’évocation. Le beau ténébreux de l’école est un vampire, le petit gars du coin un loup-garou. Les vampires doivent résister à toute force au parfum capiteux de Bella, affolant pour les narines. À la fin de Twilight, Edward doit aspirer le venin d’un autre vampire du corps de Bella, tout en contrôlant à l’aide de son amour son désir impérieux de la sucer à mort. Sam Ulley, le chef de la meute des loups-garous, a laissé de profondes cicatrices sur le visage de l’amour de sa vie Emily, en perdant le contrôle de lui-même durant sa transformation en bête (le genre de petite touche qui donne à la série toute sa classe). Les exemples pourraient être nombreux.

Pornographie de l’abstinence que ces évocations grossières, pornographie de l’abstinence aussi que l’incessante titillation qui accompagne un programme idéologique pourtant clair. Au sein de cet univers improbable où perdre sa virginité est plus grave que tout (réalité qui fait l’objet d’un consensus étonnant chez à peu près tous les personnages), Robert Pattinson est constamment filmé comme une sorte de David de Michel-Ange en carton-pâte et Taylor Lautner semble être obligé par contrat de tomber la chemise toutes les 28 secondes (je subsume qu’il existe un drinking game de la bédaine de Jacob Black). C’est Christine Seifert qui a inventé le terme «abstinence porn» afin d’identifier la niche générique où ranger la saga des Twilight dans son article «Bite me (or don’t)», paru dans Bitch Magazine. Elle-même remarque bien que derrière l’objectification apparente des objets de désirs masculins dans Twilight se dessine en creux l’assimilation de Bella une chose fragile, cassable et, ultimement, radicalement impuissante. Seifert écrit:

«En réalité, l’encouragement à la chasteté, présenté sous forme de pornographie de l’abstinence, objectifie Bella d’une façon analogue à la vraie pornographie. Les romans de la saga Twilight associent la perte de virginité de Bella à la perte non seulement de son innocence, mais de sa dignité, de son estime de soi et de sa vie même. Un traitement aussi exagéré de l’abstinence renforce l’idée suivant laquelle Bella demeure, privée de tout pouvoir, un objet. […]» Seifert ajoute: «Bella n’est pas en contrôle de son corps, comme le soutiennent les tenants de l’idéologie abstinente; elle est au contraire entièrement dépendante de la capacité d’Edward à protéger sa vie, sa virginité et son humanité. Elle est l’objet de SA vertue, le moyen grâce auquel il éprouve son propre contrôle de lui-même. En d’autres mots, Bella a un rôle de soutien dans un drame qui est, d’abord et avant tout, celui de l’abstinence d’Edward.» 

La pornographie de l’abstinence chez Meyer et ses aléas manifestent deux problématiques connexes. 

Je noterai d’abord la difficulté à faire évoluer le vampire dans une niche puritaine au milieu d’une époque qui ne l’est pas. Le vampire est, pour ainsi dire, furieusement soluble dans le puritanisme. C’est le théorème numéro un de la culture populaire selon moi-même: «Dans une toute société où la sexualité est frappée d’interdit, tabouée et passée sous silence, la violence [et ses vecteurs] devient un moyen de représenter la sexualité». La vieille figure folklorique du vampire a pour de bon réintégré l’inconscient collectif pop dans la très puritaine Angleterre victorienne. Dracula, libertin de cauchemar, avait tout pour terroriser les citoyens de l’Empire qui copulaient les yeux fermés en pensant à la Reine. Il représentait, métaphorisait, de façon catastrophée, une chose cachée et tue. Edward et Jacob, eux, ont à figurer des grands méchants loups pour un public qui comprend parfaitement bien ce que sont les grands méchants loups. Ils ont à figurer un refoulé qui n’est plus, justement, refoulé. Aussi deviennent-ils les agents d’une certaine répression, celle qui choisit d’interdire la consommation de l’acte sexuel au sein d’une médiasphère où la sexualité est constamment discutée, suggérée, montrée, exposée. Twilight, fait donc un spectacle de l’abstinence au revers d’une médiatisation tous azimuts du sexe. Une pornographie du silence, en quelque sorte, au milieu du tintamarre de Sodome et Gomorrhe. 

Cela explique déjà pourquoi la peur, sous quelque forme que ce soit, est totalement absente des romans Twilight et de leurs dérivés: Edward et Jacob évoluent au sein d’un imaginaire tarabiscoté où la sexualité, dans sa réalité biologique et ses occurrences non-maritales est PLUS TANGIBLE, PLUS HORRIBLE ET PLUS DANGEREUSE que ces féeries d’un autre temps, où l’on doit boire du sang pour vivre et se transformer en loup à la nuit tombée. Tout effet fantastique s’abîme dans ce paradoxe où, peut-être pour la première fois de leur histoire, vampires et loups-garous sont moins effrayants pour ce qu’ils sont (des monstres) que pour ce qu’ils représentent (un désir incontrôlé ou incontrôlable).

Je note aussi que cette pornographie de l’abstinence mise de l’avant par Meyer, tout comme l’ineptie horrifique de ses monstres (qui vaut tout autant pour True Blood et autres Vampire Diaries) répond à un malaise esthétique plus profond: une incapacité fondamentale à faire signifier le vampire au sein d’un régime visuel pornographique. Un autre exemple de cela, à l’extrémité opposée du spectre, serait l’abandon après trois épisodes de la web série Lust Bite, seule grande tentative d’importer dans la pornographie mainstream ce sous-genre bien particulier qu’est le vampire porn (si on fait exception des parodies salaces de Twilight). La série, imaginant son propre univers de vampires sortis du cercueil, en parodiant de biais True Blood, lançaient des enquêteurs sur la piste d’une tribu de vampiresses avides de sang et d’autres fluides. La série n’était pas mauvaise, dans les critères modestes de la porno mainstream, mais il y avait dedans un truc qui ne fonctionnait pas. Au-delà du fait que l’imaginaire machiste des producteurs Brazzers (et de ses clients) parvenaient difficilement à intégrer ces personnages d’ogresses par définition dangereuses pour leur amant de passage. Au-delà du fait aussi que la fellation, comme fantasme autant que comme pratique, s’accommode mal de la présence de crocs.

La pornographie mainstream comme sa censure institutionnelle ont produit une distinction entre érotisme et pornographie qui, si elle est extraordinairement réductrice, a le mérite d’être opératoire. Je me rappelle avoir entendu le pornographe Marc Dorcel révéler, à un journaliste qui lui demandait quelle différence il établissait entre les films dits érotiques qu’il produit pour les grilles télévisuelles de fin de soirée et les porno hard qu’il destine à d’autres marchés, que ces deux types de film étaient constitués à partir de montages alternatifs des mêmes métrages et de cadrages distincts des mêmes scènes. Or, quels plans principalement doivent rester sur la table de montage pour que les hardeurs Nacho Vidal et Melissa Lauren puissent faire les délices soft des téléspectateurs attardés? Je vous le donne en mille: ceux de leurs organes génitaux. La pensée hyperfonctionnaliste de l’industrie culturelle a ainsi produit une distinction entre érotisme et pornographie entièrement subordonnée à la génitalité. Est pornographique la sexualité génitale exposée, est érotique ce qui masque cette génitalité ou, pour ouvrir un chemin que je n’emprunterai pas pour le moment, tout ce qui l’excède. Il va aussi de soi, pour moi, que ce code esthétique vaut pour un programme idéologique: c’est la méthode de la pornographie autant que son discours qui consiste à ramener la sexualité à sa seule dimension génitale.

Dans cette acception, notre siècle naissant n’a produit qu’une seule image pornographique conséquente du vampire. Et c’est celle du sexe obstrué, barré d'une cicatrice de la vampire Eli dans Let the Right One In. 

Let the Right On In (2008)

Let the Right On In (2008), par Alfredson

Se rapportant aux livres de Lindqvist, on apprendrait que la vampire Eli, qui affirme d’ailleurs plusieurs fois à Oskar n’être pas une petite fille, fut de son vivant un castrat. Mais l’image du film de Tomas Alfredson en dit à la fois moins et beaucoup plus. Voilà un plan qui offre tout au regard dérobé d’Oskar et du spectateur, tout et rien, parce qu’il n’y a là qu’un vide, une blessure qui possède la qualité duelle d’être obscène et impénétrable. Toute l’érotique du vampire, d’hier à aujourd’hui, tourne autour de cette occultation et de cette oblitération.

Aussi loin que remonte son inscription dans la littérature, le vampire a figuré une métaphore du désir dévorant et de la consumation des amants, mais surtout l’écho d’une perversion polymorphe propre à l’enfance et refoulée au-delà. Les vampires, pour donner dans la psychanalyse d’opérette, figés dans un éternel stade oral, sont, par définition, des créatures à la sexualité polyamoureuse, non cristallisée et surtout, non génitale. La dernière a l’avoir bien compris est bien sûr Anne Rice, dans sa saga des vampires, où la déferlante sentimentale s’y faisait homoérotique parfois jusqu’au kitsch et où, dans Le voleur de corps, Lestat repassait par sa phase anale et refaisait l’expérience de la sexualité génitale avec une extrême perplexité.

Ontologiquement érotiques et rébarbatives à toute pornographie mainstream, fût-elle de l’abstinence, telles sont pour moi les créatures de la nuit. Amalgame de fantasmes homoérotiques et saphiques dès Polidori et Le Fanu, mais aussi de fantasme de sadomasochisme, de viol, de nécrophilie et d’inceste, le vampirisme en tant qu’attirail symbolique, depuis Ossenfelder jusqu’à Anne Rice, a toujours été beaucoup plus sombre, mais aussi plus ouvert, que cette métaphore du désir adolescent proposée par Meyer dans les Twilight

Le baiser du vampire et l’étreinte du vampire ont toujours été une seule et même chose. Il s’ensuit bien sûr qu’on ne peut redonner au vampire l’usage de ses attributs sexuels sans l’amputer de ses canines. Si le vampire en tant que personnage de fiction se voit octroyer l’accès à une sexualité génitale, alors le vampirisme en tant que condition symbolique ne veut strictement rien dire. Un vampire apte au coït n’est plus une métaphore. Un peu comme son corollaire le loup-garou qui est révélé, au fil de la série Twilight comme un vulgaire shapeshifter (et donc comme une personne qui a le pouvoir de se transformer en bête plutôt qu’une personne elle-même dévorée par sa bête intérieure), il n’est même plus à proprement parler un vampire. Il sort du cercueil et mainstreame. Il est végétarien et vit au soleil. La séquence presque jolie du premier Twilight où Edward emmène voltiger Bella d’arbre en arbre dans la forêt séculaire du comté de Forks, cette scène donc, nous le révèle: dans l’imaginaire érotique pré, proto- et post-pubère de cette fin de siècle, Edward n’est pas un monstre sanguinaire, fut-il séducteur. Il est Superman. Un amant dangereux, certes, mais bien malgré lui, et pas en raison de ses zones d’ombres ou de ses désirs innommables, mais par la seule puissance de sa virilité. Il avertit d’ailleurs Bella, au début de la série, que de consommer de leur union pourrait se révéler trop difficile, voire fatal pour elle. «Je pourrais facilement de tuer, Bella. Juste par accident» dit-il.

Le vampire triomphe donc à un moment où, en tant que créature symbolique, il n’a plus rien à dire. Mais une métaphore morte ne repose jamais en paix lorsqu’elle constitue, justement, une figure du mort-vivant, de l’immortel. Ayant joui de sa génitalité retrouvée, le vampire peut, presque malgré lui, se remettre à figurer. La beauté des métaphores tient à ceci: en rapprochant deux réalités pour éclairer la première de la seconde, on en crée une troisième qui semble pouvoir survivre à la déchéance du lien entre les deux autres. Ici, la soif de sang existe indépendamment du désir sexuel, mais leur antique hybride, le désir monstrueux, subsiste. 

Cela, je pense, les artisans de True Blood, la série télé, l’ont bien compris, eux qui décrivent un univers où tout le monde est un monstre ou un freak qui veut coucher avec un monstre ou un jesus freak jaloux des monstres. Le monstre, bien sûr, n’effraie plus, mais au moins honore-t-il son origine fantasmatique, les souvenirs d’un temps où il figurait dans les ténèbres des pratiques que les cultures hétéronormatives ont toujours eu tendance à déguiser sous des formes féeriques, fantastiques et, surtout, démoniaques. 

Dans Twilight, cela a échappé à la créatrice, comme un Golem au contrôle de son maître. Mariés et sexuellement actifs dans Breaking Dawn, Edward et Bella ressemblent à une sorte de version hardcore de Papa a raison. Seifert remarque encore:

La Bella de Breaking Dawn est un clin d’œil aux ménagères des années 50, sauf pour le fait que Edward l’a transformée en vampire. Cela correspond du reste à un sacrifice bien dans l’esprit de la ménagère des années 50: la décision est précipitée par la volonté de Bella de laisser mourir sa part humaine afin de sauver son bébé à moitié-vampire [qu’on pense à lui faire avorter, solution qu’elle écarte parce qu’elle sent avec le fœtus monstrueux une connexion magique — une autre touche de finesse]. Cette progéniture monstrueuse est effrayante, certes, mais moins que la lune de miel entre Edward et Bella. Edward, perdu dans son désir, «fait l’amour» si violemment à Bella qu’elle se réveille le lendemain matin couverte d’ecchymoses, sous une tête de lit défoncée par les coups de butoirs d’Edward. Et devinez quoi? Bella aime ça. En fait, elle adore ça. Elle essaye même de cacher ses ecchymoses pour éviter à Edward de culpabiliser. Si le message d’abstinence véhiculé dans les précédents tomes était censé être émancipateur, cette scène détruit tout.

Les fans de Twilight ont PROFONDÉMENT DÉTESTÉ que l’union entre Bella et Edward soit consommée ainsi. Elles sont allées jusqu’à monter une pétition en ligne pour réclamer des explications à Stephenie Meyer et à sa maison d’édition Little, Brown & Company. Dans l’optique d’une idéologie de l’abstinence, cette copulation était pourtant légitime: Bella et Edward sont désormais mariés. Le fait est cependant que, tandis qu’elle croyait prêcher une chasteté bien puritaine, Meyer faisait s’enticher ses lectrices d’une sorte de tantrisme masochiste. Alors qu’elle croyait faire l’apologie d’une sexualité différée et sacralisée, elle fournissait l’image séduisante d’une sexualité effectivement réalisée, mais autrement que par le truchement de la sacrosainte position du missionnaire. 

En voulant opposer à la pornographie mainstream une pornographie de l’abstinence, Meyer a mis ses lectrices sur la piste d’un érotisme noir. Un érotisme gothique, romantique et mortifère, pour qui la représentation d’un rapport hétérosexuel (sous la conduite de l’époux à l’intérieur des liens sacrés du mariage) devient en lui-même monstrueux. En tant que manuel de civilité à l'usage des jeunes filles, la saga Twilight est un échec monumental.

Ses lectrices iront, je le souhaite, chercher leur érotisme noir ailleurs et Meyer aura peut-être appris sa leçon. On ne prive pas si facilement les vampires de leur mordant. Et surtout: on ne demande pas au diable d’apprendre aux jeunes filles les bonnes manières.