Transsexualité, gérontophilie et masochisme: l’amour et la sexualité dans l’œuvre des Trois Accords

Transsexualité, gérontophilie et masochisme: l’amour et la sexualité dans l’œuvre des Trois Accords

Soumis par Kevin Voyer le 01/05/2017
Catégories: Erotisme, Esthétique

 

Dès leurs débuts sur la scène musicale québécoise, le groupe Les Trois Accords nous a habitué à des mélodies accrocheuses jumelées à des paroles que certains ont qualifiées d’absurdes (Papineau, 2012: 130). À travers ce flot de paroles en apparence illogiques et loufoques, est-il possible de dégager une analyse cohérente?

Lorsque nous observons l’ensemble de l’œuvre des Trois Accords, nous constatons que les trois albums les plus récents (soit Dans mon corps, J’aime ta grand-mère et Joie d’être gai) offrent une certaine cohérence interne autour d’une thématique, à savoir les changements corporels, l’amour d’une grand-mère et les soins corporels, respectivement. Ces albums semblent d’ailleurs reliés par un titre de chanson qui revient dans les trois œuvres: «Nuit de la poésie», «C’était magique (Nuit de la poésie II)» et «St-Bruno (Nuit de la poésie III)». Ces trois chansons racontent une histoire qui se suit d’un album à l’autre, si bien qu’il est vraisemblable d’envisager qu’une analyse puisse être construite sur une thématique qui est abordée dans ces trois albums.

C’est ce que nous nous proposons de faire en ce qui a trait à l’amour et à la sexualité. Dans cet article, nous verrons que les albums Dans mon corps, J’aime ta grand-mère et Joie d’être gai présentent leur propre conception de l’amour et de la sexualité et que ces conceptions se transforment d’un album à l’autre en formant un mouvement général cohérent.

L’album Dans mon corps met de l’avant une sexualité que l’on pourrait qualifier d’«adolescente», car les thématiques gravitent autour de lieux communs liés à la jeunesse préadulte: des changements corporels, une insécurité par rapport à son propre corps ainsi qu’un amour à distance, souvent non réciproque. La «corporéité» de l’album se voit évidemment dans le titre, Dans mon corps, de même que dans la chanson éponyme, dans laquelle la jeune narratrice répète à plusieurs reprise que «Dans [s]on corps de jeune fille / Il y a des changements» («Dans mon corps»).

Or, la puberté n’est pas le seul changement corporel abordé dans cet album. En effet, dans «Elle s’appelait Serge», le narrateur rencontre une dénommée Bianca qui, auparavant, s’appelait Serge. Il semble donc y avoir eu un changement de sexe entre l’époque «Serge» et l’époque «Bianca» de cette personne. Par ailleurs, dans «La lune», le narrateur avoue s’adonner au travestissement en privé, mais aussi en public:

«Je porte parfois tes vêtements quand je recherche un peu de réconfort / Je me sens bien quand ta camisole me pète sur le corps / Et peu m'importe si mes genoux bloquent et que mes jambes sont comme des bâtons / Je me sens mieux quand je marche dans ton pantalon» et «Mais quand je porte tes bijoux ça parait moins long / Et peu m'importe si les gens se moquent quand je porte ton costume de bain / Il épouse mes formes et m'avantage plus que le mien»

Dans mon corps est donc un album où le corps est problématique et en changement, que ce soit par la puberté, la transsexualité ou le travestissement.

Ce corps problématique amène les personnages à éprouver de l’insécurité par rapport à leur propre corporéité. La jeune narratrice de «Dans mon corps» désire cacher les signes de la puberté en se rasant les aisselles. Le narrateur du «Bureau du médecin», quant à lui, est mal à l’aise devant le médecin et lui demande de lui dire qu’il est «beau», qu’il a «le poids qu’il faut» et «que cette année la peau / se porte sur les os / sur toutes les photos». Le phénomène est le même dans «Pull pastel», où le narrateur cache volontiers son corps sous un pull pour plaire à son amoureuse. Les personnages de Dans mon corps semblent prisonniers d’un corps qu’ils jugent inadéquat et, en même temps, souhaitent se rapprocher de leur amour, ce qui engendre une relation amoureuse à distance.

Cet amour à distance est éloquent dans la pièce «Dans mon corps», où la jeune narratrice fantasme sur un jeune homme déjà en couple –probablement un camarade de classe– et accomplit des actions dans l’espoir qu’il la remarque enfin. Comme elle est «fatiguée d'être celle [qu’il] ne vo[it] pas», elle «port[e] de la dentelle sous [s]a veste à pois», elle «rang[e] tout le bordel» et se met «toute belle» dans l’espoir que ce jeune homme quitte sa copine pour être en couple avec elle. Il est à noter que le fantasme de la jeune narratrice est tout à fait chaste et juvénile:

«Je me suis mise toute belle et j'ai souhaité tout bas / Qu'à la porte l'on m'appelle et que tu sois sur le pas […] Et qu'à genoux les mains pleines d'un bouquet de lilas / Tu me dises que tu m'aimes ou quelque chose comme ça»

Une dynamique semblable est apparente dans «Pull pastel», qui met en scène un jeune narrateur se tricotant un pull dans le but de plaire à une fille: «Dès que j'ai su qu'elle aimait le pastel / Et flattait les animaux / J'ai pris mon manuel / Ma laine bleu ciel / Je me suis fait un tricot». Lorsqu’il voit son amoureuse, il enfile fièrement son pull pastel pour lui passer un message: «pour lui dire qu'elle me plaît / Je le mets pour lui faire de l'effet». Dans «Pull pastel» comme dans «Dans mon corps», les narrateurs entretiennent l’espoir (naïf?) que leurs gestes corporels et vestimentaires déclenchent un amour chez la personne aimée qui, dans les faits, ignore leur présence. Il s’agit d’un amour juvénile et idéalisé.

La relation amoureuse à distance est différente dans la pièce «La lune», qui raconte l’histoire de deux adolescents se quittant temporairement pour l’été. La rupture semble difficile pour le narrateur, qui «[a] de l'eau dans les yeux et ne di[t] rien» alors qu’il voit l’auto de sa copine disparaître au loin. Nous avons vu que ce narrateur s’adonne au travestissement. Or, il a recours au travestissement non pas par simple désir sexuel, mais plutôt pour atténuer sa peine liée au départ de sa copine (nous soulignons):

«Je porte parfois tes vêtements quand je recherche un peu de réconfort», «Je me sens mieux quand je marche dans ton pantalon» et «Je sais que quatre mois / Ce n'est pas la fin du monde / Nous nous retrouverons / Mais quand je porte tes bijoux / Ça parait moins long»

En portant les vêtements de sa copine, le narrateur peut donc diminuer la souffrance liée à son absence.

En résumé, l’album Dans mon corps propose un amour adolescent, à distance, qui est motivé par un espoir naïf tout en étant freiné par des changements corporels et un inconfort par rapport à ceux-ci.

L’album suivant, J’aime ta grand-mère, véhicule une conception moins juvénile de l’amour, mais tout aussi chaste. En effet, les chansons de cet album mettent de l’avant un amour absolu et romantique, tiré des romans à l’eau de rose (même si l’être aimé appartient à une autre génération que celle de l’être aimant).

Tout d’abord, l’amour dans J’aime ta grand-mère est absolu. Dès le début de l’album, le narrateur de «Personne préférée» est sans équivoque lorsqu’il s’adresse à son être cher: «Tu es ma personne préférée de tous les temps / Tu es la plus belle chose que j’ai vue avant». La beauté absolue de l’être aimé est une composante importante qu’on revoit dans «Son visage était parfait», où le narrateur est amoureux de l’employée de la cafétéria qui a, évidemment, un visage parfait. Dans «J’aime ta grand-mère», le narrateur veut goûter à l’amour le plus pur, mais aussi le plus éphémère: «Je veux la beauté des beautés qu’on sait éphémères» et «Je veux que ma première / Soit sa dernière». Il n’y a donc pas de nuance dans cet amour pur et intact.

Cet amour absolu et pur s’incarne dans plusieurs lieux communs souvent utilisés dans les romans d’amour, les comédies romantiques et les chansons d’amour. D’abord, le voyage en amoureux survient à trois reprises dans l’album. Dans «Les amoureux qui s’aiment», les deux amoureux s’enfuient pour effectuer une escapade nocturne improvisée. Ils font une autre escapade en amoureux dans «Sur le bord du lac» («Sur le bord du lac / Nous avons fait une escapade en amoureux») tandis que «J’aime ta grand-mère» raconte un voyage en amoureux fantasmé dans un futur hypothétique («Nous partirons ensemble pour le sud en hiver»).

Toutefois, comme dans les romans d’amour, une menace plane sur ces retraites idylliques en amoureux. Le premier indice de la séparation des amants survient dans «Les amoureux qui s’aiment», où le narrateur évoque la difficulté de se séparer de son amoureuse: «Les amoureux qui s’aiment / Pleurent en se disant “au revoir” / Quand vient le départ / Les amoureux qui s’aiment / Ne se quittent jamais du regard / Lorsqu’ils se séparent». À d’autres endroits, le narrateur fait mention que l’amour qu’il entretient pour son amoureuse ne semble pas accepté par la société. Dans «J’aime ta grand-mère», il qualifie son propre amour gérontophile comme un «amour qui se passe de commentaires», comme si son amour était une source de tabou. Dans «Sur le bord du lac», les deux amoureux chantent leur amour envers et contre tous, même si la société désapprouve leur union (nous soulignons): «Peu importe ce qu’ils en diront / Jamais rien n’est plus beau que le son / De deux cœurs qui chantent à l’unisson».

Vers la fin de l’album, la menace de séparation des amoureux se concrétise: «Tu vins me mettre au parfum / Tu t’en retournais là-bas / Tous nos plans et nos desseins / Qui s’envolaient en buée» («Je me touche dans le parc»). Ce «là-bas» où est emportée son amoureuse, c’est l’institut psychiatrique. Ne pouvant pas vivre sans son amoureuse, le narrateur prend la décision de la rejoindre en commettant un acte d’indécence publique: «Je n’avais plus qu’un moyen / De revenir te chercher / Je me touche dans le parc / Les gens font toutes sortes de remarques / Avant que les policiers débarquent». Par amour, il se fait arrêter par les policiers, qui l’emmènent vers sa bien-aimée. Malgré son arrestation, il est heureux de la rejoindre: «Et dans la cabine arrière / Je penserai à toi si fort / J’aurai le sourire en l’air».

Lorsque le narrateur retourne à l’institut où son amoureuse demeure («Retour à l’institut»), il fait d’ailleurs une entrée triomphale: «Et en arrivant patients, médecins et gardes-malades / Viendront se rassembler tout autour / Et je chanterai debout sur la table / “Je suis de retour!”» De son point de vue, le fait d’être près de son amoureuse est la chose qui compte le plus au monde, même si cela équivaut à passer une partie de sa vie dans un institut psychiatrique. Il se sacrifie, il s’enferme consciemment avec son amoureuse, car la liberté extérieure n’a pas de sens pour lui sans son amour: «Je ne suis pas plus libre ici / Si c’est en solitaire / Moi je préfère de loin ta compagnie / À celle du grand air» et «Moi je préfère la joie que tu me procures / À l’éclat du grand jour».

Bref, J’aime ta grand-mère s’inscrit dans le sillage de Dans mon corps dans la mesure où la conception de l’amour est tout aussi chaste. Cet amour s’incarne dans des relations amoureuses pures qui sont condamnées par la société, si bien que les deux amoureux se voient internés dans un institut psychiatrique où ils peuvent vivre leur amour à l’écart de la société.

L’album Joie d’être gai marque un tournant considérable par rapport aux deux albums précédents. Il présente une conception de l’amour –ou plutôt, de la sexualité– beaucoup plus charnelle et lubrique. L’album s’oriente principalement autour de la découverte sexuelle. En effet, les narrateurs n’hésitent pas à exposer (plus ou moins subtilement) des actes sexuels moins conventionnels.

Tout d’abord, le masochisme, comme recherche de la souffrance pour son plaisir personnel, semble être une pratique sexuelle mise de l’avant par le narrateur de «J’épile ton nom», qui s’y adonne en solitaire: «Et j’épile ton nom / Dans la nuit / Seul au fond / Je supplie» et «Et j’épile ton nom / Dans la nuit / Un frisson / Et je crie…» Il est moins évident de savoir si ce narrateur s’inflige de la douleur pour son propre plaisir ou pour pallier l’absence de l’être aimé.

En revanche, le narrateur de «L’esthéticienne» n’hésite pas à énoncer son plaisir masochiste de façon claire: «L’eau s’écoulait / Tout le long de mes joues / Je ne savais / Plus si j’étais triste ou / Si j’étais en train de pleurer de joie» et «Plus j’avais mal / Et puis plus j’aimais ça». Il s’agit d’une véritable découverte pour lui puisque c’est grâce aux traitements de cette esthéticienne qu’il en est venu à apprécier ce genre de pratique: «Dans les bras de l’esthéticienne / J’ai compris des choses / Elle m’a enlevé chaque brin de peine / À coup de cire chaude». Lorsqu’il se projette dans l’avenir, il se voit très bien endosser le rôle de masochiste avec cette esthéticienne: «Et si jamais / Elle fouette un autre chat / Je voudrais / Être son premier choix» et «Elle m’a flatté contre le sens du poil / Je veux qu’elle me montre le sens du mal». Bref, le plaisir masochiste semble constituer une découverte positive et assumée par ce narrateur.

Si le masochisme est assez évident dans les paroles, l’exploration homosexuelle, quant à elle, est camouflée derrière des métaphores dans «Les dauphins et les licornes». À première vue, cette chanson  raconte l’histoire de deux personnes accumulant des bibelots divers dans leurs garde-robes respectives. Or, si l’on s’intéresse à la symbolique des paroles, une autre interprétation émerge: celle de deux hommes homosexuels qui, après avoir caché douloureusement leur homosexualité, assument enfin leur orientation sexuelle dans un geste d’amour.

La première piste menant à cette interprétation se situe sur la pochette de l’album, montrant un dauphin, une licorne ainsi qu’un arc-en-ciel à côté du titre de l’album: Joie d’être gai. Le mot «gai» peut ici référer à la gaieté, mais aussi à l’homosexualité. En choisissant de considérer la licorne et le dauphin comme des symboles gais –ou plutôt, du désir homosexuel–, l’interprétation de la chanson se construit d’elle-même.

Au début de la chanson, les deux hommes achètent des bibelots l’un pour l’autre, mais ils les entassent dans leur propre garde-robe, sans les donner en cadeau: «Je t’ai acheté un autre dauphin / […] Je l’ai mis dans ma garde-robe avec les autres» et «Tu m’as acheté une autre licorne / […] Tu l’as mise dans ta garde-robe avec les autres». Les bibelots, symbolisant le désir homosexuel, sont refoulés en grand nombre dans une garde-robe symbolique habituellement associée aux personnes homosexuelles.

La pression de refouler ce désir vient de l’aspect «différent» de leur amour: «On pouvait toujours faire quelque chose de beau / Avec les amours différents». Il est à noter que, lorsqu’il est au pluriel, le mot «amours» a la possibilité d’être au masculin ou au féminin. Le choix du masculin est éloquent et offre un autre indice du côté exclusivement masculin de l’amour qu’entretiennent les deux personnages l’un envers l’autre.

Ce désir homosexuel refoulé s’accumule donc, et la pression sexuelle devient forte: «Mais ce qu’on cache un jour déborde / À force d’emplir les garde-robes». Au milieu de la chanson, le narrateur n’en peut plus et prend la décision de libérer ses pulsions. Il se présente à la porte de l’homme aimé, dans un moment de profonde vulnérabilité. Il se met à nu (métaphoriquement et physiquement). À partir de ce moment, c’est l’éclosion du désir sexuel entre les deux hommes, qui est enfin libéré. Cette libération est caractérisée par une abondance de métaphores sexuelles: les testicules sont comparés à des «bijoux» et à des «fruits exotiques», le membre masculin est comparé à de la «viande» et à du «steak», le scrotum est comparé à un «sac plein jusqu’à ras bord / De dauphins multicolores», etc. Non seulement les métaphores sexuelles sont multiples, mais elles sont également répétées. Le vers «Des fruits exotiques et du steak», par exemple, est scandé à quatre reprises, avec une gradation dans la puissance du ton.

À la fin de la chanson, les deux hommes sont en paix avec leur fantasme homosexuel enfin actualisé. Cette paix est symbolisée par des «dauphins et [d]es licornes / Dans[ant] main dans la main / Tout autour des arcs-en-ciel», symbole homosexuel par excellence. Nous pouvons donc constater que, contrairement au masochisme, l’homosexualité n’est pas énoncée de façon claire et directe, mais plutôt sous la forme de métaphores et de symboles, comme si le narrateur de cette chanson voulait se distancer de l’acte sexuel, un acte qu’il n’assume pas encore totalement.

La chanson «Top bronzés» met en place une certaine distance par rapport au propos, mais en utilisant plutôt un commentaire du narrateur. En effet, au tout début de la chanson, il précise maladroitement que l’histoire qu’il racontera «est arrivé[e] à quelqu’un, mais… heu… c’est pas moi. C’est un ami que je connais». Ses multiples hésitations de même que cette distanciation factice (immédiatement suivie par l’emploi du «nous» tout au long de la chanson) laissent croire que le narrateur éprouve une peur du jugement, voire une certaine honte par rapport à sa participation dans une partie de plaisir avec ses voisins: «Au summum de l’euphorie / Nous nous sommes baignés la nuit […] / Dans la piscine de la voisine / Nous avons oublié le temps et nos maillots».

Les participants sont nus, certes, mais ils ne semblent pas seulement se baigner. Le narrateur effectue un amalgame entre le bronzage et l’acte de s’unir sexuellement, «Amie-ami ayant remis le mot “unis” dans “brunis”», si bien que cette nuit, qualifiée de «volage», se dessine plutôt comme une véritable orgie. Les voisins sont «Côte[s] à côte[s] / Bras dessus bras dedans», ce qui sous-entend que certains participants pratiquent le fisting. Ils donnent du plaisir en même temps qu’ils en reçoivent: «L’un et l’autre / Flambés flambants». Le verbe «flamber», employé comme participe passé et comme participe présent, suggère que les participants sont simultanément actifs et passifs dans leurs actes sexuels. Le narrateur commente d’ailleurs cette capacité d’emboîtement des participants en soulignant qu’ils étaient «comme les pièces d’un casse-tête. Ils avaient un bronzage complémentaire». Il est intéressant de souligner que, la nuit, la capacité de bronzage est inexistante. Le fait de brunir, de flamber et de rôtir a plutôt un sens sexuel.

Cette nuit a profondément marqué le narrateur, qui affirme que «le lendemain, le lendemain… heu… rien n’était pareil et… heu… tout avait changé». L’amitié qui liait ces voisins a évolué pour se transformer en quelque chose de différent: «Soudain notre amitié / A changé de pelage […] / Sous les marques marbrées / De notre nuit volage». Les voisins partagent maintenant un souvenir commun, une expérience sexuelle de groupe, qui a laissé des «marques marbrées» sur leur corps et dans leur esprit.

En somme, l’album Joie d’être gai met en scène des personnages qui n’hésitent pas à expérimenter une sexualité plus marginale, comme le masochisme, l’homosexualité et l’orgie. Cette expérimentation peut être assumée par le participant (dans le cas du masochisme, par exemple) ou provoquer un malaise chez des personnages qui s’empressent de se distancer par rapport à leur expérience (comme dans les cas de l’homosexualité et de l’orgie).

En conclusion, nous avons vu que les albums Dans mon corps, J’aime ta grand-mère et Joie d’être gai sont non seulement cohérents en eux-mêmes, mais ils offrent aussi une évolution graduelle de la conception de l’amour et de la sexualité. Le premier met en lumière un amour adolescent, chaste et naïf tandis que le deuxième montre un amour romantique, pur et idéalisé. C’est dans le troisième album que l’amour fait place à une sexualité exploratrice plus ou moins endossée par les personnages. Ce mouvement général, allant d’un amour chaste de jeunesse à un amour idéalisé puis à une sexualité d’exploration, n’est pas sans rappeler les étapes traversées par un(e) adolescent(e) dans son passage à l’âge adulte. Il sera intéressant de constater si, dans leur prochain album, Les Trois Accords seront en mesure de pousser cette évolution un cran plus loin.

 

Bibliographie

Les Trois Accords. 2009. Dans mon corps. Montréal: La Tribu.  

Les Trois Accords. 2012. J’aime ta grand-mère. Montréal: La Tribu.

Les Trois Accords. 2015. Joie d’être gai. Montréal: La Tribu.

PAPINEAU, Simon. 2012. Le sens de l’humour absurde au Québec. Québec: Presses de l’Université Laval, coll. «Quand la philosophie fait pop!», 162 p.