Petite histoire de l'autobiographie dans la BD québecoise

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Petite histoire de l'autobiographie dans la BD québecoise

Soumis par Stéphanie Lamothe le 03/05/2012

 

Pour ce petit parcours de l’autobiographie dans la bande dessinée québécoise je me baserai principalement sur les ressources documentaires déjà compilées sans avoir la prétention de mener une étude historique véritablement exhaustive. Néanmoins, j’ai parcouru l’inventaire des bandes dessinées1 publiées au Québec, et reçues en dépôt légal, à la recherche d’œuvres autobiographiques. J’ai aussi consulté la Bibliographie du Québec2 depuis 1999, les années précédentes étant couvertes par Michel Viau et Bernard Dubois dans leurs répertoires respectifs. J’ai également fait appel à des sources secondaires, les ouvrages relatant l’histoire de la bande dessinée québécoise, afin d’y débusquer les œuvres de précurseurs. La revue détaillée de ces sources primaires et secondaires me permet d’effectuer un relevé le plus juste possible de cette production et des tendances internes qui la traversent.

 

La vague underground (1980)

Dans son répertoire, Michel Viau décrit le contexte social particulier qui a influencé la sphère de la production culturelle du Québec des années 1980 et, notamment, la bande dessinée: «Les difficultés économiques (chômage et récession) de la fin des années 1980 et du début de la décennie suivante engendrent un nouveau mouvement de contestation, essentiellement urbain, qui sonne le retour de l’underground» (Viau, 2008, p. 140). Les auteurs de bandes dessinées autobiographiques qui suivront sont presque tous issus de cette vague qui a aussi favorisé l’apparition d’une grande quantité de revues et de fanzines3. Ces publications, souvent vouées à une vie éphémère, s’adressent à un public adulte. S’ils étaient déjà présents dans les années 1970 au Québec, ces fanzines se développent maintenant en réaction contre des entreprises plus professionnelles telles que Croc et TitanicIceberg, notamment, se fera connaître dès 1983 avec des auteurs comme Henriette Valium (Patrick Henley) et Ringo la Balafre (Diane Obomsawin).

Cocktail, publié par les Éditions du Phylactère, l’avait précédé entre 1981 et 1982 et il a été suivi par Tchiize! présente et Tchiize! bis. Les Éditions du Phylactère, fondées par Yves Millet4, feront paraître des auteurs tels que Luis Neves, Luc Giard, Julie Doucet. Finalement, le «zine» Rectangle (de 1987 à 1991), qui réunit musique rock francophone et bandes dessinées, publie Luc Giard, R. Suicide et Siris, Jean-Pierre Chansigaud, Éric Braün, Alexandre Lafleur, Simon Bossé, Martin Lemieux et Julie Doucet.

En plus des revues et fanzines se développent au Québec plusieurs anthologies collectives bilingues, telles que GuillotineMr. Swiz et Fœtus, qui favorisent la diffusion de nouveaux auteurs comme Geneviève Castrée: «Ces fanzines collectifs publient des œuvres déjà parues ailleurs; le mouvement underground ne connaît pas de frontières, et les échanges se font de part et d’autre de l’Atlantique et de la frontière canado-américaine». (Viau, 2008)

Ce mouvement a été important, mais, en réalité, une des premières traces d’autobiographie en bande dessinée au Québec semble bien devoir être recherchée en dehors de la sphère classique de la bande dessinée. En effet, dès 1985, et en dehors des tendances diverses qui traversent le milieu de la bande dessinée québécoise, Sylvie Rancourt publie à compte d’auteur ses bandes dessinées de la série «Mélody» où elle raconte sa propre expérience de danseuse nue. Ici, aucune envolée lyrique: le quotidien est raconté de manière très prosaïque. Thierry Groensteen souligne que l’originalité de cette auteure réside dans le décalage entre la trivialité des situations décrites et la candeur des dessins.

La vraie naïveté de l’auteur consiste à croire qu’il existe un «degré zéro» de la bande dessinée comme simple et innocent véhicule de communication. En se contentant de mettre à plat ses expériences, avec une honnêteté qui force l’étonnement, Melody apporte à son témoignage une grâce involontaire qui fait de cette stricte autobiographie —en plus d’une expérience éditoriale tout à fait inédite— un petit joyau d’art brut. (Groensteen, 1987, p. 91)

Julie Doucet, pour sa part, s’inscrit résolument dans la mouvance de l’underground et aura un impact majeur sur la bande dessinée autobiographique québécoise. Son dessin est souvent saturé par de grosses hachures noires et par des éléments graphiques qui pullulent dans le décor; il est très loin de la ligne épurée et naïve de Sylvie Rancourt. Doucet aborde des sujets personnels, tels que sa sexualité, ses rêves ou ses menstruations, de manière sciemment provocante. En revanche, elle demeure très discrète en ce qui concerne son entourage, puisqu’elle ne parle ni de sa famille ni de ses amis. Les bandes dessinées autobiographiques Ciboire de criss! (1996) et Changements d’adresses (1998) ont été publiées plus tard chez l’éditeur français L’Association, tout comme son Journal en 2004. L’affaire Madame Paul, inspiré de la vie de l’auteure, a été édité à L’Oie de Cravan après sa parution en feuilleton dans le journal Ici.

Luc Giard est un autre auteur issu de ce mouvement underground. Il est lui aussi publié aux Éditions du Phylactère — Cartoons (1988), Kesskiss passe Milou? (1988), Tintin et son ti-gars (1989) — et, plus tard, aux Éditions Mécanique générale, dont il est l’un des fondateurs — Les aventures de Monsieur Luc Giard (2002), Donut Death (2005) et Le pont du Havre (2005).

 

L’apparition de nouvelles structures éditoriales

À la fin des années 1980, il n’existe pas de solide structure éditoriale à même de diffuser des auteurs originaux, à part les Éditions Mille-Îles (plus tard associées aux 400 coups) qui se consacrent presque exclusivement à l’humour. La diffusion de certains auteurs marquants au Québec est ainsi quasiment inexistante:

La réalité de l’édition de la bande dessinée au Québec semble difficilement permettre l’établissement de solides ponts entre les générations. Il semble que ce milieu soit périodiquement stimulé par de nouvelles générations d’auteurs qui connaissent peu ou prou la production nationale antérieure. (Lemay, 2005)

De plus, cette situation éditoriale n’est peut-être pas sans conséquence sur l’ouverture du lectorat à de nouvelles perspectives. En effet, selon Jacques Samson:

L’image que se font les lecteurs québécois de la production de BD est encore très monolithique et leurs préférences trop peu diversifiées; il y a manque d’information en cette matière. En fait, les amateurs québécois de BD n’ont pas vraiment suivi le mouvement européen d’émancipation de la BD qui a permis l’éclosion de nouvelles tendances modernes et favorisé l’apparition de créneaux de lecteurs jadis inexistants. (Samson, 1991, p. 28)

Mais, selon Frédéric Gauthier, cofondateur des Éditions de La Pastèque, les années 1990 sont importantes pour le marché de la bande dessinée en général. L’offre s’y diversifie grâce aux albums plus expérimentaux qui côtoient des séries dramatiques et les mangas: «Tout ça était disponible en librairie — particulièrement chez les libraires indépendants —, ce qui a beaucoup stimulé la BD d’ici, aussi bien les auteurs que les lecteurs» (Cliche, 2008, p. 23).

Dans ces conditions favorables, Chris Oliveros fonde, en 1990, la maison d’édition Drawn and Quarterly, qui a énormément contribué à la diffusion d’auteurs originaux, en particulier par le soin apporté à la confection du livre (qui est le plus près possible du caractère de l’œuvre). Drawn and Quartely est devenu l’éditeur anglophone principal en bande dessinée au Québec, en traduisant notamment plusieurs auteurs québécois, comme Julie Doucet, Luc Giard et Michel Rabagliati, et en faisant connaître ici et à l’étranger (surtout aux États-Unis) des auteurs «incontournables» tels que Seth, Adrian Tomine, Joe Matt, Joe Sacco, etc. Drawn and Quartely édite aussi la revue du même nom qui réunit artistes québécois et étrangers. De 1993 à 1998, Black Eye, une autre maison d’édition, fondée par Michel Vràna, a publié aussi des bandes dessinées de très belle qualité en anglais au Québec. Drawn and Quartely a repris quelques-uns de ses titres et Black Eye se consacre maintenant au design.

L’Oie de Cravan, lancée un peu plus tard, en 1992, par Benoît Chaput, s’est rapidement révélée comme une autre structure éditoriale importante. L’Oie de Cravan porte un soin particulier à ses livres (choix du papier, impression, etc.) et en fait de véritables objets d’art, presque des livres d’artistes. Cette maison d’édition publie surtout de la poésie, mais elle a aussi à son catalogue plusieurs titres de bande dessinée présentant des récits oniriques (Lait Frappé (2000), Roulathèque, roulathèque, nicolore (2001) et Pamplemoussi (2004) de Geneviève Castrée; Plus tard…(1997) de Diane Obomsawin), des réflexions (Une autre histoire triste (1995), Bande d’humains (2003) et Elle et moi (2007) de Gigi Perron).

Fondées par Yves Millet en 1996 et rachetées par les éditions Mille-Îles trois ans plus tard, les Éditions Zone convective publient une collection constituée de bandes dessinées dites «alternatives» et deux imposants collectifs: Cyclope (2000) et L’enfance du cyclope (2002).

Deux ans après, c’est au tour des éditions de La Pastèque d’être fondées. Ses deux créateurs racontent dans quel contexte ils se sont réunis:

C’est en écoutant une table ronde sur la bande dessinée québécoise au Salon du livre de Montréal en novembre 1997 que l’idée de fonder une maison d’édition nous est venue. Ce jour-là, nous avions eu droit au sempiternel constat pessimiste sur la BDQ. Nous avons eu alors envie de brasser la cage et d’insuffler un peu d’optimisme à cette morosité ambiante. […] Nous voulions aussi réaliser le pari de rendre viable une structure d’édition spécialisée en bande dessinée au Québec. (Brault, Gauthier, 2007)

Première publication de la maison, le collectif Spoutnik sort au mois de décembre de la même année et présente des auteurs québécois et étrangers (Seth, Chartier, Michel Rabagliati, Brian Biggs, Ulf K., Christophe Blain, Pascal Rabaté, Jimmy Beaulieu, Guy Delisle, etc.). La maison d’édition, qui a maintenant plus de dix années d’existence, a beaucoup contribué à la floraison d’auteurs préoccupés par l’autobiographique, sa ligne éditoriale manifestant une volonté de présenter «une bande dessinée plus personnelle, plus intimiste à l’instar de ce que L’Association, par exemple, avait fait en France.» (Gauthier, Brault, 2007) Les deux éditeurs affirment que leur principal outil de marketing est la beauté des livres: qualité du papier, du design et de la couleur. Ils essaient de composer un objet qui donnera envie aux libraires et aux lecteurs potentiels de les manipuler.

The small press has, over the course of a decade and a half, aggressively attempted to reframe the notion of beauty within the field. While beauty was once supposed to have existed almost exclusively on the printed page — in the linework, composition, and balance employed by the artists — the current generation of cartoonists has extended visual appeal to include the design and shape of books themselves, which grew longer, thinner, taller, shorter, and fatter all at the same time. It is not uncommon in the contemporary comics scene to encounter comics as objects whose design has been meticulously laboured over and which are printed in non-traditional formats intended to separate them from the conventions of the field. (Beaty, 2007, p. 45-46)

Pour les éditeurs Drawn and Quarterly, La Pastèque et L’Oie de Cravan, l’«objet bande dessinée» devient un livre d’art —ce qui ne va pas sans contribuer à l’amélioration du statut de l’auteur, alors vraiment considéré comme un artiste. En même temps, la nouvelle apparence de la bande dessinée rend plus attrayant l’objet livre en soi: «Et ça marche: les premières années, La Pastèque vendait environ 80 % de sa production en Europe, 20 % au Québec; aujourd’hui, à peine 10 ans plus tard [en 2008], ces proportions sont inversées» (Cliche, 2008, p. 24). Le succès de leur auteur vedette, Michel Rabagliati, en est la preuve.

Une des dernières structures éditoriales de la bande dessinée née au Québec est Mécanique générale. Fondée en janvier 2001 par Jimmy Beaulieu, Luc Giard, Leif Tande, Philippe Girard, Benoît Joly et Sébastien Trahan, elle se démarque par un catalogue un peu plus expérimental que ceux de L’Oie de Cravan et de La Pastèque. Mécanique générale apporte tout autant de soin à l’objet livre, mais elle se caractérise par une plus grande proximité entre lecteur et auteur, par une facture graphique plus brute et par un questionnement formel généralement inscrit à même le récit. Cette proximité entre l’instance auctoriale et l’instance lectorale apparaît dans l’apparence de leurs livres: un format qui accorde plus d’importance à l’écriture que le livre d’artiste. Une telle proximité, on s’en doute bien, est un avantage: une petite structure éditoriale permet de découvrir plus rapidement de nouveaux talents: «In the field of cultural production, small or independent companies are often seen to have one advantage over their largest competitors insofar as they are —due to their proximity to the “street”— more capable of reacting to new trends and discovering new talent5» (Beaty, 2007, p. 181). Depuis 2006, des auteurs ont joint les membres fondateurs et il y a maintenant près d’une vingtaine d’auteurs français et québécois au catalogue. Les livres de Mécanique générale sont aussi distribués par Les 400 coups depuis 2002. Cette affiliation entre les deux éditeurs permet à Mécanique générale de produire des livres en couleurs (Dans mes rellignes, 12 mois sans intérêt) et d’être mieux diffusée à l’étranger. Mécanique générale a publié, en 2006, le troisième recueil d’auteurs québécois important de la décennie, ayant pour titre Plan cartésien avec, pour fil conducteur, le thème ou l’image de la ville. Jimmy Beaulieu a maintenant quitté la direction de Mécanique générale à la suite du rachat des 400 coups par Caractère en 2009.

Autre éditeur québécois, la maison Premières lignes, fondée en 2003, est installée en Outaouais et promeut la bande dessinée dans cette région. Le n° 9 du collectif Scribe (2006), produit par cet éditeur, est d’ailleurs consacré aux récits de rêves.

En 2000, Mélanie Vincelette fonde les éditions du Marchand de feuilles. Cette maison d’édition se consacre d’ordinaire au roman et à la poésie: sa ligne éditoriale privilégie les premières parutions de jeunes auteurs. Elle a cependant publié la série «Mademoiselle», d’Éva Rollin.

Finalement, Conundrum Press, un autre éditeur montréalais fondé en 1995 par Andy Brown, publie différents genres littéraires (fiction, histoire culturelle, poésie). En 2003, il a publié la version canadienne du collectif Cyclope, Cyclops: aim for the eye: contemporary Canadian narrative art, et, depuis 2007, il édite aussi de la bande dessinée à travers la collection «BDang». Il s’est donné pour mission de diffuser des artistes underground francophones en anglais. Il a, entre autres, traduit Té malade, toi! de Line Gamache, sous le titre Hello, Me Pretty (2007). Il vient de publier Poof  (2009) de la même auteure.

Ce dynamisme éditorial caractéristique du milieu de la bande dessinée durant les deux dernières décennies a été particulièrement stimulant pour la publication d’œuvres à portée autobiographique. Ainsi, le travail de Chester Brown, un des auteurs importants diffusés par Drawn and Quarterly, est majoritairement autobiographique. Cet auteur né à Montréal, mais établi à Toronto depuis l’âge de 19 ans, a produit des œuvres aussi significatives que I Never Liked You: a Comic Book (1994) et The Playboy: a Comic Book (1992).

L’Oie de Cravan aura aussi permis la publication de plusieurs ouvrages autobiographiques, que ce soit de Julie Doucet (L’affaire madame Paul (2000)) ou de Geneviève Castrée (alias Fidèle Castrée). Les bandes dessinées de cette dernière sont ancrées dans un imaginaire unique, dans une atmosphère surréelle. Elle a participé à divers fanzines et au collectif Cyclope («Trop») en 2000.

Aux éditions Mille-Îles, Line Gamache a publié Té malade, toi! (2004), où elle aborde la déficience intellectuelle de sa sœur Josée. Cette auteure, qui provient des arts visuels, a dirigé un collectif féminin intitulé Une affaire gigogne (1997) et a publié une bande dessinée personnelle, Envoye accouche! (1997). Elle a aussi participé au recueil L’enfance du cyclope (2002). Dans le premier collectif Cyclope apparaissait la figure de Jimmy Beaulieu, qui raconte deux histoires inspirées de sa vie («Rêve du 10 juillet 1999», «Rites»). Dans le deuxième collectif, les histoires autobiographiques sont plus nombreuses, thème général de l’enfance oblige. Obom (alias Diane Obomsawin), qui avait déjà publié ses rêves à L’Oie de Cravan (Plus tard, 1997), publie ici le récit de son enfance dans une bande dessinée sans titre. Leif Tande (Éric Asselin) invente plusieurs tomes d’une autofiction délirante dans «Autobiographie non autorisée». Jimmy Beaulieu récidive avec «Accumulation de neige au sol» (qui sera repris dans Le moral des troupes). Michel Rabagliati présente un récit d’enfance, «Paul dans le métro», qui sera repris dans l’album éponyme, et Phlpp grrd (Philippe Girard) raconte une anecdote de son enfance dans «Enfance 1977».

Michel Rabagliati, quant à lui, publie à La Pastèque des œuvres à la ligne claire et raconte, à travers son personnage, Paul, des événements de son enfance et de sa vie de jeune adulte qu’il recompose pour en faire des histoires: Paul à la campagne (1999), Paul a un travail d’été (2002), Paul en appartement (2004), Paul dans le métro et autres histoires courtes (2005), Paul à la pêche (2006) et Paul à Québec (2009). Ce dernier livre a d’ailleurs obtenu le Fauve prix du public à Angoulême en 2010. Ces bandes dessinées ont été traduites chez Drawn and Quartely. Guy Delisle6, aussi édité à La Pastèque, est également reconnu hors Québec, surtout pour ses trois chroniques de voyage: Shenzhen (2000), Pyongyang (2003) et Chroniques birmanes (2007), où il raconte ses séjours en Chine, en Corée du Nord et en Birmanie.

Fer de lance de Mécanique générale, Jimmy Beaulieu est devenu incontournable dans le paysage de la bande dessinée québécoise, occupant à la fois les rôles de libraire, de critique, d’auteur, d’éditeur, de professeur et de traducteur, tout cela avec un enthousiasme contagieux. Ses livres, souvent autobiographiques, élèvent le quotidien au statut d’exception par un trait fin qui tente de saisir le mouvement du vivant: Résine de synthèse (2002), Quelques pelures (2000 et 2006), Le moral des troupes (2004), Ma voisine en maillot (2006). Il a écrit son journal sous forme de bande dessinée lorsqu’il était en résidence à la Maison des auteurs d’Angoulême de juillet 2004 à février 2005. Projet domiciliaire[7 est un superbe journal disponible sur son site personnel. Depuis son départ de Mécanique générale, il se consacre exclusivement à sa carrière d’auteur.

Plusieurs autres auteurs publiés chez Mécanique générale racontent des histoires inspirées de leur quotidien. Pierre Bouchard a recours à des anecdotes tirées de sa vie et de celle des autres pour concevoir des histoires souvent situées dans un cadre rural; il a publié L’Île-aux-Ours en 2007. Catherine Lepage raconte sa dépression en associant images et mots de manière tout à fait originale dans 12 mois sans intérêt: journal d’une dépression (2007). Finalement, Philippe Girard, qui signe généralement Phlpp grrd, a publié, en 2008, un récit de voyage, Les ravins: neuf jours à Saint-Pétersbourg, où il aborde la rencontre avec une autre culture comme moyen de dépasser le deuil. Ses derniers livres, dont Tuer Vélasquez (2009), sont parus chez Glénat Québec.

Chez Premières lignes, Jérôme Mercier a publié, en 2004, Voyage 100 histoires, récit de son voyage au Royaume-Uni.

Auteure à part, Éva Rollin est d’origine française; elle a étudié en bande dessinée à l’école des Beaux-arts d’Angoulême. Installée au Québec depuis 2002, elle a fait paraître Mademoiselle, ou l’imparfaite célibataire (2004), puis Candeur et décadence (2005). Dans ses deux autofictions, elle met en scène Mademoiselle, une femme aux prises avec la trentaine et ses problèmes. Aux Éditions Albin Michel, Éva Rollin a aussi publié C’est mieux à deux, enfin parfois (2007), qui raconte les aléas de sa vie de couple, toujours dans un style humoristique et ironique. Les «Mademoiselle» ont été rééditées chez Glénat Québec (2008-2009).

 

Les blogues

À l’heure d’Internet, de plus en plus d’auteurs se font connaître par des blogues8. Cette plateforme de diffusion permet à ces auteurs de publier fréquemment et, ainsi, de recevoir des commentaires de leurs lecteurs plus rapidement: «De plus en plus populaire en Europe francophone, le phénomène du blogue BD a même donné naissance à un festival en France» (Émond-Ferrat, 2008, p. 32). Au Québec aussi, le phénomène a pris de l’ampleur et permet de rejoindre un plus large public, même s’il ne remplace pas l’expérience de lecture d’un livre.

Parmi les blogueurs les plus marquants qui ont aussi publié un (des) livre(s), Pascal Girard s’est surtout fait connaître par son site «Paresse» où il raconte des petits événements du quotidien sous forme de strips épurés. Mécanique générale a publié ses deux premiers livres, Dans un cruchon (2006) et Nicolas (2006); Girard a publié son blogue à La Pastèque (2008). Une autre blogueuse, Iris, est diplômée du baccalauréat en bande dessinée de l’Université du Québec en Outaouais. Elle s’est fait connaître par un blogue repris en 2006 par Mécanique générale: Dans mes rellignes. Sylvie-Anne Ménard (sous le pseudonyme de Zviane), compositrice et auteure de bandes dessinées, a aussi pratiqué le récit quotidien sur un blogue; Mécanique générale a aussi tiré un livre de son blogue en 2007, La plus jolie fin du monde, et les éditions Graphigne ont publié le Quart de millimètre en 2009.

Au terme de ce parcours, on ne peut que constater à quel point la situation de la bande dessinée québécoise s’est améliorée et voir que le genre de l’autobiographie s’est singulièrement développé, contribuant, ainsi, à une meilleure reconnaissance des auteurs:

In the first instance, autobiography is the genre that offers the most explicit promise of legitimizing cartoonists as authors. [...] For cartoonists, this assertion [death of the author] functioned as a promise. If cartoonists could assert their own identities as authors by conforming to these sensibilities and meet the expectations placed on artists in other fields, their social position could be improved9. (Beaty, 2007, p. 143)

Plusieurs conditions ont contribué à cette meilleure reconnaissance. Des éditeurs québécois, actifs depuis maintenant plus de dix ans (Drawn and Quarterly, La Pastèque, Mécanique générale), publient de jeunes auteurs dynamiques en même temps qu’ils diffusent la mémoire de la bande dessinée québécoise en rééditant des auteurs majeurs (Godbout, Chartier): «Si le marché québécois est encore largement accaparé par les éditeurs étrangers, depuis le début du XXIe siècle, les éditeurs québécois publient bon an mal an entre 30 et 40 albums de bandes dessinées originales» (Viau, 2008, p.140). La bande dessinée québécoise est aussi de plus en plus diffusée à l’étranger, non seulement par les auteurs québécois qui travaillent pour un éditeur français ou américain, mais aussi par les éditeurs québécois qui envoient une partie de leurs tirages à l’extérieur du pays (La Pastèque, Zone convective et Mécanique générale), ce qui contribue à l’essor de la bande dessinée québécoise à un niveau international:

This possibility is engendered, I would suggest, by the restructuring of the comic book field in the 1990s, which has created models for local production that facilitate the inter­section of national tendencies on an increasingly international stage. […] Depending on one’s perspective, the fact that books from La Pastèque, a Montreal-based, French-language, small-press comics publisher, are more widely available in France’s big box media stores than they are in English Canada is either a nationalist nightmare or an internationalist dream10. (Beaty, 2007, p. 136)

La presse s’intéresse aussi un peu plus à la bande dessinée à la suite des succès de librairie de certains titres, dont la série de Michel Rabagliati, et Internet crée des ponts entre lecteurs et auteurs. Certains11 avancent que la montée de l’autobiographie y serait pour quelque chose, notamment dans le regain d’intérêt du lectorat féminin pour la bande dessinée.

 

  • 1. Les livres classifiées sous la cote 749.51 à 749.59 de la collection nationale de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ).
  • 2. Cette Bibliographie recense tous les documents publiés au Québec durant l’année en cours qui ont été acquis par dépôt légal ou par achat.
  • 3. «On entend généralement par “fanzine” une publication de fabrication artisanale, conçue par des fanatiques d’un sujet (comme la BD, la science-fiction et la musique populaire). Le terme “fanzine” lui-même vient de la contraction de fanatic’s magazine. Les premiers fanzines québécois correspondent à cette description, mais, bientôt, l’afflux sans cesse grandissant de nouveaux talents et l’espace restreint qui leur est offert pour s’exprimer amènent la création d’un nouveau type de fanzines (appelés communément “zines”). Il ne s’agit plus de publications sur la BD, mais de publications de bd. Puisqu’ils ne peuvent se trouver une niche dans les rares revues professionnelles essentiellement consacrées à l’humour, telles Croc et Safarir, les auteurs décident de s’autopublier avec les moyens du bord. La photocopieuse est à l’honneur.» (Viau, 2000, p. 18).
  • 4. Yves Millet est une personnalité centrale en bande dessinée au Québec. Libraire chez Fichtre!, il a fondé les Éditions du Phylactère, puis plus tard Zone convective et, plus récemment, les Éditions Fichtre. Michèle Laframboise a fait paraître chez cet éditeur Séances de signatures: tout ce qu’il faut savoir pour embêter votre auteur(e) favori(te)! (2006), qui s’inspire de sa propre expérience d’auteure et de celle de ses collègues.
  • 5. «Dans le champ de la production culturelle, les petites compagnies ou les compagnies indépendantes semblent souvent avoir l’avantage de la proximité sur de plus grands concurrents: à cause de leur proximité de “la rue”, ils sont plus capables de réagir aux nouvelles tendances et de découvrir de nouveaux talents.» [Je traduis]
  • 6. Si ses bandes dessinées s’apparentent plus à la bande dessinée de reportages, Delisle a cependant collaboré à la revue Spoutnik (no 3) avec une histoire dans laquelle il raconte le mauvais traitement qu’il faisait subir à des animaux de ferme en plastique lorsqu’il était jeune. Cette bande dessinée sera rééditée, avec d’autres, dans le livre Comment ne rien faire (2002).
  • 7. Beaulieu, Jimmy. 2004. Projet domiciliaire. <http://www.pastis.org/mg/domiciliaire.htm>, consulté le 26 juillet 2008.
  • 8. «Site Web personnel tenu par un ou plusieurs blogueurs qui s’expriment librement et selon une certaine périodicité, sous la forme de billets ou d’articles, informatifs ou intimistes, datés, à la manière d’un journal de bord, signés et classés par ordre antéchronologique, parfois enrichis d’hyperliens, d’images ou de sons, et pouvant faire l’objet de commentaires laissés par les lecteurs.» (Office québécois de la langue française. Grand dictionnaire terminologique, en ligne <http://www.granddictionnaire.com>, consulté le 18 août 2008)
  • 9. «En première instance, l’autobiographie est le genre qui offre la promesse la plus explicite de légitimer les auteurs de bande dessinée comme tels. […] Pour ces auteurs de bande dessinée, cette affirmation [la mort de l’auteur] a fonctionné comme une promesse. Si les auteurs de bande dessinée peuvent affirmer leur propre identité d’auteur en se conformant à ces sensibilités et en satisfaisant les attentes auxquelles sont soumis les artistes des autres champs, leur position sociale peut être améliorée.» [Je traduis]
  • 10. «Je dirais que cette possibilité procède de la restructuration du champ de la bande dessinée dans les années 1990, qui a créé des modèles de production locale qui facilitent de plus en plus le croisement des tendances nationales à une époque d’internationalisation croissante. […] Selon cette perspective, le fait que les livres de La Pastèque, un petit éditeur francophone de Montréal, soient plus largement offerts dans un magasin d’une grande chaîne française qu’ils le sont au Canada anglais est soit un cauchemar nationaliste soit un rêve international.» [Je traduis]
  • 11. Giguère, Michel. 2006. «Michel Rabagliati: La vie vaut la peine d’être dessinée». Le Libraire. En ligne. <http://www.librairiepantoute.com/article/article.asp?id=2261>. Consulté le 4 mai 2007.