L'art brut à l'ère du virtuel: L'exemple de Deathritus et Sonichu

L'art brut à l'ère du virtuel: L'exemple de Deathritus et Sonichu

Soumis par Simon Laperrière le 08/05/2012
Catégories: Sous-cultures

 

On qualifie généralement d’art brut, ou «outsider art», toute création produite en dehors des institutions établies ne s’adressant pas à un public visé. Évoluant en-dehors des mouvements esthétiques et des modes, les artistes de cette branche bénéficient d’une liberté totale, produisant sans se soucier de la réception critique d’autrui et n’ayant comme juge qu’eux-mêmes. Ils se démarquent également par un refus de la notoriété, optant plutôt pour l’anonymat en n’exposant jamais publiquement leurs œuvres. Échappant à la théorie et la classification puisqu'il ne renvoie bien souvent qu'à lui-même, chaque exemple d'art brut possède ses propres enjeux et ne peut donc être analysé à partir d'une perspective dogmatique.

Vivian Girls

Vivian Girls, par Henry Darger

L’un des exemples les plus connus d’art brut est le cas Henry Darger1, un ermite de Chicago n’ayant ni famille, ni amis proches. Peu de temps avant sa mort, le propriétaire de l’immeuble où il logeait trouve  dans son appartement un roman long de plus de quinze mille pages relatant les aventures des Vivian Girls, sept filles magiques, accompagnées d’une centaine de fresques composées de collages illustrant le récit. Aujourd’hui exposées dans les plus grands musées du monde, les toiles de Darger choquent par leur violence et leur déroutant érotisme suggéré, les héroïnes du roman étant dotées pour des raisons obscures d’un pénis. N’étant pas conçues pour un public, elles dévoilent le rare cas d’un auteur n’ayant que lui-même à qui répondre tout en ne voyant pas la nécessité de laisser des clés d’interprétation. L’hermétisme chez Darger n’est donc pas volontaire, celui-ci ne tenant tout simplement pas compte d’une quelconque lecture de son œuvre. 

Mais qu’en serait-il si Darger avait eu un blogue?

L’impact véritable de l’Internet sur notre société ainsi que ses productions artistiques ne semble pour l’instant être convenablement appréhendable tellement un véritable recul par rapport à ce phénomène nous est pour l’instant interdit. Dans quelques années peut-être, lorsque s’entamera une nouvelle ère du Web, il nous sera enfin possible d’établir une synthèse concise des enjeux sociologiques évoluant actuellement. Cette réalité n’a cependant pas empêché plusieurs théoriciens en littérature et en histoire de l’art d’observer avec justesse les mutations et influences qu’auront connu leurs objets d’études respectifs suite à l’arrivée de ce que nous qualifierons d’ère virtuelle. Le roman House of Leaves de Mark Z. Danielewski, par exemple, s’inspire directement de l’expérience du surfeur du Web, son emploi particulier de la couleur bleue, utilisée chaque fois qu’apparaît le mot «house», renvoyant directement à l’hyperlien. L’Internet aura évidemment sur l’art brut un rôle décisif en éliminant l’un de ses aspects les plus importants. Avec le Web, il devient enfin possible pour les artisans de trouver une plateforme de diffusion, ce qui leur était auparavant inaccessible. Si la possibilité de faire appel à l’autopublication sur papier ou support numérique était envisageable, elle l’est même toujours, elle n’en demeure pas moins un procédé coûteux offrant peu de chance de rentabilité. Que l’art brut devienne subitement accessible implique évidemment la réception d’un public, une rencontre directe dans certains cas, et ce, grâce à l’interactivité qui, comme nous allons le voir à l’instant, risque d’entraîner quelques conséquences chaotiques. 

Sonichu

Sonichu, par Christian Weston Chandler

C’est en 2007 que, par un concours de circonstances, certains membres de la communauté Web «4chan» font la découverte par l’entremise d’un dessin publié en ligne de Sonichu. Comme son nom l’indique, ce personnage est une fusion entre Sonic le hérisson et Pikachu de la série Pokémon. Croiser pareil protagoniste sur le Web s’avère courant pour l’usager familier avec un courant littéraire appelé «fan fiction», soit un récit reprenant un univers reconnaissable que l’auteur décrit sans en posséder les droits d’auteur. Elle prend plusieurs formes, allant du texte à l’objet filmique, et évolue avec aisance sur le Net puisque cette plateforme constitue une zone grise en ce qui a trait à la propriété intellectuelle. Sonichu  attirera l’attention des usagers de «4chan» pour deux raisons. D’abord, ce croisement entre les célèbres personnages appartenant respectivement à Sega et Nintendo provoque l’hilarité par son ridicule, présageant que cette création soit le fruit de l’imagination d’un enfant en bas âge. Cette impression s’avère renforcée par la qualité même de l’œuvre qui se distingue par un trait maladroitement dessiné à la main, un irrespect des perspectives et des proportions et un usage bâclé des couleurs. La critique sur «4chan» est unanime, l’auteur de Sonichu n’a tout simplement aucun talent. L’apparition de ces œuvres sur le Web s’étant fait sans le consentement de son créateur, un proche étant responsable de leur mise en ligne, il prendra peu de temps avant que l’artiste ne découvre que son personnage est l’objet de plusieurs blagues. Il réagira avec violence en s’attaquant à ses pourfendeurs et, par le fait même, dévoilera son identité. 

Sonichu

Sonichu, par Christian Weston Chandler

À la surprise générale, l’individu derrière Sonichu n’est pas un enfant, mais plutôt un jeune homme dans la mi-vingtaine, le dénommé Christian Weston Chandler. Originaire des États-Unis, Chris réside toujours chez ses parents, l’autisme dont il est atteint l’empêchant de conserver un emploi.  La communauté «4chan» découvre alors que Sonichu appartient à un projet beaucoup plus élaboré que quelques dessins. Il s’agit en fait du héros d’une série de bande dessinée conçue par son auteur comme étant un pitch pour une éventuelle émission de télévision. Composé de 11 numéros mis en ligne sur une période d’environ trois ans, Sonichu relate les aventures de son personnage-titre ainsi que ses amis dans leur combat contre les sbires du mal. Les analogies entre l’œuvre de Chris et celle de Henry Darger sont nombreuses puisque, dans les deux cas, l’art devient un exercice exutoire pour leur auteur en leur permettant de mettre en image des éléments de leur vie personnelle. Tout comme Darger, Chris se met lui-même en scène dans ses bandes dessinées et aborde des thèmes qui l’obsèdent, divulguant ainsi sa vision controversée sur la sexualité, les rapports aux femmes et lui-même. Mais contrairement à Darger où la part autobiographique dans son travail reste toujours nébuleuse, celle de Chris devient surexposée grâce à l’Internet. En effet, il s’empresse de répondre aux moqueries que génère son œuvre en s’adressant aux membres de «4chan» par des vidéos postés sur YouTube. Ces enregistrements permettent à tous de prendre directement connaissance de Chris , de son entourage ainsi que de la fragilité de sa santé mentale. Ils deviennent également un appendice à la bande dessinée et forment ce que nous pourrions qualifier de performance involontaire de l’artiste. Il devient alors impossible de lire Sonichu sans y reconnaître les propos de l’auteur, l’interprétation de l’œuvre ne pouvant se faire à son degré zéro. Chris étant constamment sur l’offensive, il ne s’attire pas la sympathie des membres de «4chan», ceux-ci se montrant particulièrement odieux envers lui en publiant en ligne des informations sur sa vie privée, comme des échanges de courriels et des documents officiels dévoilant des pans de sa personnalité. Ces artefacts seront éventuellement recensés sur le site web www.sonichu.com qui, en imitant  Wikipédia, offre à ses visiteurs une encyclopédie sur Chris. Flatté par l’attention, mais terrassé par les insultes, ce dernier poursuit la publication en ligne de Sonichu, où il en profite pour se moquer à son tour des membres de «4chan» à qui il donne le surnom de «4_cent_garbage.» En 2010, il met cependant fin à son projet, affirmant que les commentaires à son égard ont tué son inspiration et que, de toute manière, il n’a jamais réellement désiré connaître le succès.

Ironiquement, le seul moyen actuellement pour accéder aux bandes dessinées est sur le site voué au déshonneur de Chris. Malgré sa maladie, il y demeure objet de moquerie, un bel exemple de ce que l’on appelle un «meme.» Il s’agit de l’exemple extrême de l’art brut lorsque mis en confrontation avec un lecteur avec qu’il ne désirait, ou ne devrait pas, être confronté. Si ce type de création refuse de s’intégrer dans les institutions et dans le système, il refuse également de se plier à la critique d’autrui, devant pour ainsi dire demeurer caché dans le jardin secret de l’auteur, ce qu’une collision avec Internet fait exploser.

Le premier album de Deathritus

Le premier album de Deathritus, par Baron Blood

Mais alors que Christian Weston Chandler est surexposé par son art brut, le Baron Blood s’amuse plutôt à brouiller les pistes. Proclamé comme étant une formation musicale alors qu’il n’y en a fait qu’un seul membre, Deathritus a pris naissance en 1994 à Montréal. Se revendiquant du genre du heavy metal, l’auteur-compositeur-interprète réalise en deux ans quatre albums et un EP où, sur un ton parodique, il s’attaque à des sujets tabous de la société, en témoignent des titres de chansons comme «Féministe = Grosse Plotte Sale», «Chabada Nègre» et «Moumounes.» Les pièces du Baron Blood sont réalisées avec les moyens du bord et se veulent ouvertement offensantes par leurs propos vulgaires. L’auteur fait preuve de polémique volontaire et gratuite en mettant en chanson des préjugés haineux que le bon goût et le «politiquement correct» condamnent. Le Baron puise également dans son quotidien en se moquant de ses proches avec des pièces peu reluisantes intitulées «Les secrets hypocrites de Miguelo», «Va chier Martel» ou «What’s Wrong with this Faggot Miguelo?» Si le Baron ne fait preuve d’aucune censure et ne craint pas de briser la sensibilité de son entourage, cela est dû au fait que son œuvre n’est pas conçue comme s’adressant à qui que ce soit. Faisant preuve d’une gêne que ses chansons dissimulent habilement, l’artiste contrôle sévèrement la diffusion de ses albums, choisissant méticuleusement qui écoutera ses enregistrements. Bien souvent, il préfère même les abandonner à une foule anonyme, en mettant clandestinement en vente des cassettes au Colisée du Livre, s’assurant ainsi de ne froisser personne qu’il connaît directement. Cette distribution anarchiste ne doit cependant pas être interprétée comme un désir de reconnaissance, plutôt comme un empoisonnement symbolique de la culture de masse, un geste qui deviendra part intégrante de sa démarche créatrice. Lorsqu’il abandonne Deathritus en 1996, il laisse derrière lui un projet d’abord et avant tout conçu comme une mauvaise blague que l’on garde pour soi-même.

L’apparition de Deathritus sur Internet en 2005 sera un point définitif pour son évolution. Contrairement à Chris qui voit son œuvre apparaître en ligne malgré lui, le Baron s’est immédiatement approprié la présentation de sa création sur Internet afin d’y imposer un mode de lecture. Ainsi, à l’automne 2005, il accepte l’invitation d’un ami pour enregistrer sur les ondes de CHOQ.FM, la station Web de l’UQAM, une longue entrevue sur sa carrière ponctuée de ses chansons. Mais au lieu d’émettre la vérité à son sujet et de dévoiler ainsi sa pratique d’un art brut, le Baron opte plutôt pour un canular en s’inventant une musicographie qu’il respectera au cours des années à venir. Il prétend ainsi être une vedette du heavy metal n’ayant jamais connu le succès au Québec, d’où l’ignorance de ses disques dans sa province natale. Quoique minimes, les réactions à l’émission sont dans l’ensemble positives. Le personnage est convaincant , mais la piètre qualité de ses enregistrements ainsi que leur contenu suppose que ce qu’il émet s’avère faux. Le Baron va continuer de jouer sur cette ambiguïté lors de la préparation de nouveaux enregistrements. Étant, selon l’autofiction, une vedette, il mérite un best-of et produit sur le champ une compilation de ses meilleures œuvres qu’il accompagne de deux enregistrements acoustiques. Il met ensuite en chantier un nouvel album composé de matériel original, «Déchets Humains Non Recyclables.» On remarque alors que le Baron délaisse complètement l’autobiographie pour des textes plus accessibles à un public général. Si certaines chansons se réfèrent à des éléments de son quotidien, la focalisation sur eux s’avère minime en se limitant à la simple évocation. Les compositions du Baron demeurent marquées par sa féroce personnalité, mais perdent de leur dimension intime. Commence ensuite une campagne de promotion semblable à celle à laquelle aurait droit un artiste légitime avec l’apparition d’un groupe Facebook, la mise en ligne de chansons sur des sites d’hébergement populaires comme YouTube, la production de vidéoclips et même de t-shirts.  Le Baron poursuit la création de son mythe en se proclamant célèbre, comme l’indique son groupe Facebook avec la mention «2 millions fans can’t be wrong!» Cette utilisation malhonnête de plateformes traditionnelles permet de rehausser la confusion sur la nature véritable de son œuvre puisque celles-ci en viennent à se fondre à d’autres étant «mainstream.» En étant sur YouTube et Facebook, les pièces de Deathritus s’avèrent aussi accessibles que celles de U2 et Lady Gaga, gagnant ainsi en théorie la même valeur. La lecture de l’Internet dépendant d’un dialogue entre les différents éléments croisés, se glisser sournoisement sur un site officiel et respecté où tout en vient à s’égaliser et se valoir change profondément l’interprétation d’une oeuvre. En contrôlant les canaux où il est diffusé, le Baron, contrairement à Chris et Sonichu, réussit à se démarginaliser au sein du flux culturel du Web où art brut en arrive parfois à se tisser au même niveau que l’art populaire. Cependant, il n’en demeure pas moins que seul le jugement critique du lecteur pourrait permettre de démasquer le travail du Baron et mettre en lumière le mensonge. Mais Internet étant le territoire du canular où ce qui apparaît d’origine indépendante peut potentiellement être le produit d’une grosse machine, la campagne promotionnelle de Halo 2 avec le site web I Love Bees est un bon exemple, le doute que ce qui semble faux puisse être finalement vrai plane constamment. Doute que cultive le Baron par un discours trafiqué qui fait finalement partie intégrante de son oeuvre. C’est donc par une prise en main du créateur que l’art brut sur la toile, dans certains cas, réussit de lui-même à se légitimer en profitant de la démocratie des sites d’hébergement et donc de subversivement s’insérer dans le corpus de l’art institutionnel sans crainte d’y être rejeté. 

L'énigmatique Baron Blood et un acolyte

L'énigmatique Baron Blood et un acolyte

 

  • 1. Pour en savoir plus sur Henry Darger, voir THÉVOZ, Michel, «Étrange enfer de la beauté» In L’esthétique du suicide, Paris, Minuit, 2003, pp. 109-122.