Iles sans issue

Iles sans issue

Soumis par Lorraine Chaput Goyette le 03/12/2012
Catégories: Crime

 

Pour qui aime les énigmes policières, les histoires de chambres closes offrent un grand attrait, car ces histoires sont le théâtre d’énigmes particulièrement ingénieuses. Une île isolée, où il n’y a plus aucun moyen pour les habitants de rejoindre le continent, présente le même univers qu’une chambre close. Les îles offrent cependant une possibilité infinie de tableaux et elles forment des mondes à part ayant une vie propre. C’est de cet univers singulier dont il sera question dans cet article. En plus d’être propices à l’édification d’histoires de meurtre en apparence insolubles, les îles ont ceci de particulier: leur grand isolement permet d’installer une atmosphère des plus lugubres et des plus mystérieuses. Les œuvres choisies pour développer ce thème sont: Dix petits nègres d’Agatha Christie, Les hommes qui n’aimaient pas les femmes (Millénium 1) de Stieg Larsson et L’île de Boileau-Narcejac. Développer une énigme en chambre close et  installer le mystère demandent un esprit hors du commun. L’analyse portera donc, en premier lieu, sur la spécificité des énigmes de ces trois histoires dont l’élaboration a nécessité le recours à des cadres très larges et très ouverts qui s’étendent sur plusieurs sous-genres. Le travail soulignera les composantes structurelles des «romans à énigmes», des «romans à sus­pense» et des «romans noirs» que l’on retrouve dans chacun de ces trois livres qui, pourtant, ne respectent totalement aucune de ces formes. La dernière partie sera consacrée à la construction des univers où se déroule l’action, particulièrement au choix du lieu, qui est déterminant pour que soit atteint l’effet visé par l’auteur.

Trois histoires, trois îles. Dans ces œuvres, ce sont les îles qui font naître les intrigues, qui appellent les crimes. Les îles agissent sur les évènements. Elles sont plus que des lieux, elles vivent, elles sont des person­nages, elles sont complices des crimes.

 

Des énigmes ingénieuses

Voici ce qui nous est offert dans les trois œuvres choisies: un meurtrier mort,  une victime vivante ainsi «qu’une histoire policière sans coupable ni victime1». Agatha Christie, Stieg Larsson ainsi que les coauteurs Pierre Boileau et Thomas Narcejac ont su faire preuve d’ingéniosité dans la création des énigmes, ont su imagi­ner des paradoxes pour mystifier les lecteurs.

Dans Dix petits nègres d’Agatha Christie, dix personnes se retrouvent réunies sur une petite île.  Il s’y produit dix meurtres, mais il ne semble pas y avoir de meurtrier. Le canot automobile qui a fait la traversée entre la côte et l’île est reparti… Aucune autre embarcation n’est venue et personne ne peut plus s’en retourner.

Nous ferions bien de quitter l’île du Nègre le plus tôt possible. Si nous partions ce soir même? —Pardon, monsieur, […] mais il n’y a pas de bateau dans l’île2.

De plus, les moindres anfractuosités de l’île ont été fouillées… aucune cachette, aucun repaire. Agatha Christie nous propose une énigme très bien ficelée. Non seulement les victimes sont prises au piège, mais le lecteur aussi est pris au piège. «Le roman à énigme repose sur un jeu intellectuel entre auteur et lecteur3» et Christie est très habile à se jouer du lecteur. Après le quatrième meurtre, les pensées des six personnages toujours vi­vants nous sont dévoilées… y compris les pensées du tueur:

À qui le tour? À qui le tour? Qui? Comment?/ Le coup réussira-t-il cette fois-ci? Je me le demande. Le jeu en vaut la chandelle. Si on m’en donne le temps. Mon Dieu, me laissera-t-on le temps?/ Folie mystique… c’est sûrement cela. En la regardant, jamais on ne se douterait./ Et si je me trompais4

Les pensées nous sont données en vrac, on les connaît toutes, mais on ne sait pas de qui elles sont. On peut faire des déductions, on peut présumer de la culpabilité, mais on ne peut pas trouver le meurtrier. Christie reste la maîtresse du jeu.

Selon les règles de S. S. Van Dine, le lecteur doit pouvoir résoudre le problème. «Tous les indices doivent être pleinement énoncés et décrits en détail [et] le coupable doit être déterminé par une suite de déductions logiques et non pas par hasard, par accident, ou par confession spontanée5.» Agatha Christie se plaît à défier ces règles. D’abord, ce n’est que par la «confession» du meurtrier qu’on peut élucider tous les meurtres et même si le lecteur peut comprendre qu’une des victimes n’est pas une véritable victime, mais bien le meurtrier qui s’est suicidé, il n’a aucun indice concernant la dixième victime qui ne se trouve pas sur l’île. En fait, le lecteur est dupé dès les premières pages. Le juge Wargrave, qui n’est autre que l’énigmatique tueur, «tire de sa poche une lettre dont l’écriture était pour ainsi dire illisible… Mon très cher Lawrence… depuis tant d’années vous me laissez sans nouvelles… Venez à l’île du Nègre… un site vraiment enchanteur6…»  Comme tous les autres, il a été prié de se rendre sur l’île. «Constance Culmington, songeait le magistrat, était bien femme à s’acheter une île et à s’entourer de mystère7!» Le lecteur aura beau être perspicace, il aura peine à déduire que c’est le juge lui-même qui s’est porté acquéreur de l’île pour accomplir ses noirs desseins.

La dualité d’histoires du roman à énigme est bien là, mais l’histoire de l’enquête est remplacée par la confession du meurtrier-justicier. Comme le dit Yves Reuter, «le jeu est ouvert et les règles sont faites pour être transgressées8

Dans le roman de Stieg Larsson, Les hommes qui n’aimaient pas les femmes, on retrouve un peu le même contexte que dans Dix petits nègres. Après avoir compris ce qu’il aura à découvrir, Mikael Blomkvist le résume ainsi:

Je suppose que quelque chose est arrivé à Harriet ici sur l’île et que le nombre de sus­pects se limite aux personnes qui s’y trouvaient. Une sorte de mystère de la chambre close, version insulaire9?

Dans ce roman aussi, l’énigme est déroutante et le récit de sa résolution est mené de main de maître. Depuis plus de quarante ans, un magnat de l’industrie est, sans répit,  à la recherche du meurtrier de la petite-fille de son frère. Aucune trace, aucun indice, pas de corps. Il doit absolument savoir ce qui c’est passé avant de mourir et, c’est pour cette raison qu’il fait appel à Mikael Blomkvist, un brillant journaliste d’investigation qu’il a connu tout enfant. Le clan Vanger habite une petite île qui, au moment de la disparition de la victime, était complète­ment coupée du continent. Le meurtrier devait se trouver parmi les gens coincés sur l’île, mais on n’a jamais soupçonné personne. Le corps n’a pas pu être transporté, mais n’a jamais été retrouvé.

Durant ces vingt-quatre heures, l’île était coupée du reste du monde. La seule façon de rejoindre le continent était au moyen d’un canot des pompiers qui avait été mobilisé pour transporter les gens du port de plaisance ici sur l’île jusqu’au vieux port en bas de l’église. Pendant plusieurs heures, le bateau n’a été utilisé que par le personnel de se­cours10.

La résolution d’un meurtre, vieux de quarante ans, dont ni les policiers, ni Henrik Vanger n’ont pu venir à bout, représente une tâche colossale.

Premièrement, je voudrais suivre la piste de la photo. Si nous arrivions à voir ce qui Harriet a vu… je crois que ça pourrait donner une clé pour la suite. Deuxièmement, j’ai besoin d’une voiture pour me rendre à Norsjö et suivre la piste là où elle me mène. Et, troisièmement, je voudrais remonter les citations de la Bible. Nous avons fait le lien entre une des citations et un assassinat particulièrement horrible. Il nous en reste qua­tre. Pour réaliser ça… en fait, j’aurais besoin d’aide11.

C’est là qu’il fait la connaissance de Lisbeth Salander. Ce personnage donne une image tout à fait innovatrice au roman. On n’avait jamais vu une telle figure du détective. Même le patron de l’agence qui l’emploie «avait du mal à s’habituer au fait que son plus fin limier soit une fille pâle, d’une maigreur anorexique, avec les cheveux coupés archicourt et des piercings dans le nez et les sourcils12», mais elle avait le don, et l’informatique était pour elle une seconde nature. Mikael et Lisbeth forment donc un duo de détectives: pas du genre Sherlock Holmes et Watson où la capacité logique n’est que d’un seul côté, mais deux équipiers qui se complètent.

Voici la clé de l’énigme: la victime n’est pas morte. En réalité, Harriet a fui son frère qui la violait et qui est un tueur en série… tout comme l’avait été son père avant lui. Au début du livre, Henrik Vanger nous décrit sa famille comme étant «principalement composée de filous, de rapaces, de frimeurs et d’incapables13», mais on ne peut pas soupçonner ni imaginer quel monstre cette famille abrite. L’énigme est de taille et la reconstitution des faits nous fait traverser un long labyrinthe qui s’éclaire peu à peu sur une horrible vérité. «Toutes les familles ont des squelettes dans le placard. La famille Vanger avait un cimetière entier14».

Dans ce roman, on a les deux histoires: celle du crime, celle de l’enquête. C’est une structure bien caracté­ristique du roman à énigme dont la deuxième n’est qu’esquissée dans Dix petits nègres. Par contre, le roman de Larsson ne se conforme pas plus aux règles de S. S. Van Dine que le roman d’Agatha Christie. Cette fois-ci encore les indices ne «sont pas pleinement énoncés». Le lecteur est amené à porter ses soupçons sur un des membres de la famille Vanger, mais quand on lit les commentaires sur Martin Vanger, on ne l’imagine pas en meurtrier d’un sadisme peu commun.

Martin Vanger est PDG. […] Martin… c’est quelqu’un de bien15.

J’étais responsable du gagne-pain de milliers de personnes et je prenais soin de mes em­ployés. […] Martin a la même attitude. […] Martin et moi sommes des exceptions dans notre famille16.

Le lecteur est habilement détourné de la piste du tueur. C’est ce que Jean-Claude Vareille appelle «une faille entre l’être et le paraître17».

Simulateurs et dissimulateurs, les personnages [du roman policier] sont ce qu’ils ne pa­raissent pas, ne sont pas ce qu’ils paraissent, paraissent ce qu’ils ne sont pas, ne parais­sent pas ce qu’ils sont. […] Les masques foisonnent10.

Une autre des règles de Van Dine (règle 3) établit que «le véritable roman policier doit être exempt de toute intrigue amoureuse»: ce n’est pas le cas dans Millénium. «Elle voulait qu’il lui donne un geste d’amour, pas seulement d’amitié et de camaraderie. Je suis en train de devenir dingue, pensa-t-elle18».  La plus dure et la plus rebelle des détectives est devenue amoureuse, ce n’est pas très conventionnel.

Boileau et Narcejac, dans leur nouvelle policière L’île, nous racontent le retour de Joël Mainguy sur son île natale, qu’il avait quittée alors qu’il était encore enfant. Dans cette histoire, c’est l’île elle-même qui est une énigme. Des changements se sont produits: les choses ne correspondent pas aux souvenirs de Joël qui ressur­gissent peu à peu.

Il n’avait pas oublié le cimetière. […] Tout naturellement, après la messe sa mère allait prier sur les tombes des disparus. […] D’instinct, il retrouva la tombe [des Mainguy]. […] Le médaillon de bronze représentait, de profil, une tête entourée d’une auréole. […] La Sainte Vierge, d’après sa mère. […] Elle regardait à gauche, la tombe des Tanguy… Il fit un pas en avant. […] Non! Elle regardait à droite. Pourtant, il était sûr19

Des détails minuscules l’empêchent de retrouver son enfance et, de plus, les gens ont l’air mystérieux et cir­conspect. Il sent que l’île ne veut pas de lui. Qu’est-ce qui s’est passé? Et voilà que Hilda, la femme qu’il fuyait, le retrouve. Elle l’a traqué jusque dans son ultime refuge, mue par une jalousie maladive. La confrontation ne se fait pas sans heurts et dans son emportement et sa colère, Hilda sort de la maison en courant, se dirige du mau­vais côté, perd pied et tombe de la falaise.

Il finit par distinguer une tache blanche tassée dans un creux. C’était elle, écrasée, morte. […] Le piège était appâté, prêt à se refermer sur lui. Car la conclusion s’imposerait à tous: il l’avait tuée20».

Mais l’île ne veut pas attirer l’attention sur elle. Le cadavre disparaît. Personne n’a vu Hilda sur l’île. Personne ne l’a fait traverser. Quelle vérité l’île veut-elle dissimuler à tout prix?

La machination dont Joël est victime a été ourdie par le curé, le maire et les deux oncles de Joël, Ferdinand et Guillaume. L’oncle Ferdinand, immensément riche, était revenu sur l’île, six mois auparavant, n’ayant plus que quelques semaines à vivre. Il y a retrouvé son frère presque aussi mal en point que lui-même. Afin de disposer de son avoir de façon éclairée, il est allé chercher conseil auprès du curé et du maire qui lui ont fait subtilement comprendre que l’île avait de bien plus grands besoins que son seul héritier, Joël, errant on ne sait où et qui aurait sûrement tôt fait de tout gaspiller. Alors, c’est d’accord, Ferdinand accepte de faire une do­nation à l’île… mais il meurt avant de rencontrer le notaire. Qu’à cela ne tienne, c’est Guillaume qui prendra la place de Ferdinand: après quelques camouflages, il n’y aura plus qu’à attendre le notaire. Joël n’aurait pas pu choisir un plus mauvais moment pour débarquer.

L’île de Boileau-Narcejac n’est pas coupée du continent sur l’ordre de quelqu’un comme dans Agatha Christie, ni par un accident qui bloque le pont comme dans Larsson, mais elle est un lieu refermé sur lui-même, un autre monde.

Il faut bien nous comprendre, Monseigneur. […] Nous sommes isolés du monde. Le ba­teau coûte cher. Les femmes en couches, je suis obligé de les assister, quand le médecin ne peut pas venir. On vit comme des sauvages, voilà la vérité21.

Le lieu est propice pour installer un mystère en lieu clos, cependant la nouvelle ne suit définitivement pas les «règles pour le crime d’auteur» et Van Dine serait bien décontenancé par cette histoire. Pour lui, «faire lire trois cents pages sans même offrir un meurtre serait se montrer trop exigeant vis-à-vis d’un lecteur de romans policiers. La dépense d’énergie du lecteur doit être récompensée22.» La nouvelle de Boileau-Narcejac est capti­vante parce qu’elle dépasse le sous-genre auquel elle appartient.

 

Les multiples sous-genres

Dans sa Typologie du roman policier, Todorov soutient que, dans le roman à suspense, «l’intérêt est soutenu par l’attente de ce qui va arriver» et cet aspect s’ajoute à l’énigme dans les trois œuvres qui font l’objet de ce travail. Dans Dix petits nègres, le suspense est dans la chanson. Agatha Christie met en parallèle un récit parsemé de multiples meurtres et une comptine qui renvoie à son enfance, «à une de ces fameuses Nursery Rhymes qui combine à ravir le côté bucolique et le côté cruel de la campagne anglaise23».

Dix petits Nègres s’en allèrent dîner./ L’un d’eux étouffa et il n’en resta plus que/ Neuf./ Neuf petits Nègres veillèrent très tard./ L’un d’eux oublia de se réveiller et il n’en resta plus que1 Huit./ Huit petits Nègres voyagèrent dans le Devon./ L’un d’eux voulut y demeurer et il n’en resta plus que/ Sept […]24

Dans chacune des chambres, il y a un parchemin où sont reproduites les paroles de la chanson Dix petits nègres. Dès que l’on comprend que chacun des couplets de la chanson représente le scénario d’un meurtre, le suspense est installé. Il y a dix couplets et il y a dix personnes. Y aura-t-il un survivant? Sera-t-il possible pour le mystérieux meurtrier de se conformer à cette contrainte? Quelle victime correspond à chacun des couplets? Et pour un peu de surnaturel… les statuettes de négrillons disparaissent au fur et à mesure que les gens sont éliminés. La cons­truction de ce récit correspond à ce que Reuter explique dans Le roman policier concernant les composantes structurelles du roman à suspense:

Dans ce genre, le crime […] est virtuel, en suspens. Il risque de se produire dans un avenir proche. Au travers de l’action présente de ceux qui sont menacés et de ceux qui cher­chent à éviter ce crime, l’histoire va permettre de reconstituer et de mieux comprendre le passé de chacun pour tenter de mettre en échec un futur tragique25.

L’histoire est très bien imaginée, techniquement. Quand on lit les paroles de la ritournelle, on n’arrive pas à se figurer comment le meurtrier va pouvoir faire concorder ses meurtres à chacun des couplets. Ce jeu augmente le suspense: l’énigme n’est plus seulement le qui? mais aussi le comment?

Ces deux morts et la disparition des deux négrillons concordent trop bien pour qu’on y voie une simple coïncidence. Anthony Marston a succombé à une asphyxie ou à un étouffement après le dîner et la mère Rogers a oublié de se réveiller… parce que quelqu’un l’en a empêchée…26

Dans le roman à suspense, l’attente du crime génère la tension, la peur. Effectivement, la lecture de Dix petits nègres est angoissante, ce qui ne serait pas le cas dans un roman à énigme où le meurtre est déjà commis quand le récit commence. Mais, tout comme il manque dans ce livre certains éléments du roman à énigme, il manque aussi des éléments du roman à suspense, entre autres: le savoir du lecteur.

[Dans ce genre], le lecteur en sait plus que chacun des personnages, car il les suit tous. Il est le seul à pouvoir tout voir et réunir le savoir émietté. Il connaît les indices que ne perçoivent ni la victime ni ses alliés, et qui pourraient permettre d’éviter l’issue fatale27.

Le lecteur de Dix petits nègres n’a pas cette position de savoir.

Ce roman innove, non seulement par sa forme, mais aussi par son contenu. En effet, la justice ne passe pas par le système policier ni par le détective. Celui qui tire les ficelles est un juge qui s’est fait bourreau. Un magistrat se donne les pouvoirs de Dieu: le jour du jugement est arrivé. Agatha Christie ne s’est pas contentée d’imaginer un meurtrier agissant en totale contradiction avec son rôle social, elle a haussé le niveau de difficulté en lui imposant un modus operandi calqué sur les couplets d’une ronde enfantine, ce qui rend le juge plus cy­nique. Placer le meurtrier parmi les victimes est une solution qui participe aussi au caractère innovateur du ro­man. L’auteure exploite un thème qui se rencontre souvent dans les romans policiers, celui de la lutte entre le bien et le mal, mais dans ce scénario, elle joue sur le visage du mal. En plus de son travail sur l’intrigue, Christie développe une intéressante dimension psychologique en nous donnant accès aux pensées d’un éventail varié de personnages et en mettant en scène un meurtrier qui, en se donnant le droit de redresser les torts de la société, pourrait figurer dans un roman noir. Effectivement, la confession du juge «connote la froideur et le cynisme28» et ses crimes sont des plus sordides.

[Rogers] tenait encore en main la petite hachette. Une hache plus forte et massive était appuyée contre la porte. Son tranchant, souillé de rouge sombre, n’expliquait que trop la profonde blessure béante dans le crâne de Rogers29.

Tout comme Christie, Larsson sait très bien installer le suspense. Millénium offre aux lecteurs plusieurs moments angoissants où la vie des protagonistes est en danger. Un des moments où le suspense atteint un haut degré est celui où Mikael se retrouve chez le tueur, dans la cave.

Tout au fond, il y avait encore une porte. Une porte sécurisée en acier avec une serrure multipoint. —Tiens, dit Martin Vanger en lançant un trousseau de clés à Mikael. Ouvre. Mikael ouvrit la porte. —Il y a un interrupteur à gauche. Mikael venait d’ouvrir la porte de l’enfer. […] Dès qu’ils furent entrés dans la pièce, Martin Vanger pointa le pistolet sur Mikael et lui ordonna de se coucher à plat ventre par terre. Mikael refusa. —Comme tu veux, dit Martin Vanger. Alors je te tire une balle dans le genou30.

Avant que Mikael ne soit confronté au meurtrier, le lecteur s’interrogeait sur le passé: que s’était-il passé sur l’île le jour où Hariett avait disparu? Maintenant, c’est aussi sur l’avenir qu’il s’interroge: Mikael va-t-il s’en sor­tir? «Ces personnages jouissaient d’une immunité […] dans le roman à énigme; ici ils risquent leur vie31.»  À partir du moment où les enquêteurs sont en danger, le mystère revêt une nouvelle fonction «il est plutôt un point de départ, l’intérêt principal venant de la seconde histoire, celle qui se déroule au présent10.» L’enquête de Mikael et Lisbeth a tellement bien progressé qu’ils sont devenus une menace pour le tueur. C’est en touchant à la solution que Mikael s’est retrouvé entre les griffes d’un très dangereux psychopathe. Ce qui arrive à Mikael relève de la thématique du  roman noir, mais ce qu’on apprend des meurtres passés est encore plus noir.

La fille avait été atrocement torturée. […] Ses mains et ses seins étaient grièvement brû­lés à différents endroits. Ses mains totalement carbonisées indiquaient qu’elles avaient dû être maintenues dans un feu plus important. Pour finir, le meurtrier a scié sa tête et l’a lancé à côté du corps. Mikael pâlit32.

Ce passage n’est que l’un des meurtres perpétrés par le respectable chef industriel, Martin Vanger. Il tue depuis son adolescence, en digne successeur de son père.

Les morceaux du puzzle commençaient à prendre leur place dans la tête de Mickael. Gottfried Vanger. De 1949 à 1965. Ensuite Martin Vanger a pris le relais, en 1966 à Uppsala. —Tu admirais ton papa. —C’est lui qui m’a appris. Il m’a initié quand j’avais quatorze ans33.

Ce roman illustre très bien que les frontières entre les sous-genres sont ouvertes. On retrouve, dans Les hommes qui n’aimaient pas les femmes, certaines des constantes de chacun des trois sous-genres policiers et ce roman nous offre encore plus. Avec sa grande habileté à utiliser l’internet, Lisbeth Salander réussit à s’immiscer dans les affaires d’un escroc notoire, le multimillionnaire Hans-Erik Wennerström et ainsi elle nous ouvre la porte au roman d’espionnage.

La nouvelle de Boileau-Narcejac aussi est d’un genre hybride. On a déjà vu que cette nouvelle est une énigme, du début à la fin. Cette énigme représente un cauchemar pour le personnage principal, ce qui nous plonge en plein suspense.

Mainguy collait son visage aux carreaux. Les embruns couraient, tourbillonnaient en prenant des formes bizarres, ressemblaient à des silhouettes blanches. Était-ce Hilda? Elle se promenait autour de lui. Elle était capable de tout. Il se sentait de plus en plus mal, lutta un moment avec la porte, sortit sur le pont pour se délivrer34

Le plus souvent, dans un roman à suspense, le lecteur a suivi les préparatifs d’un crime et il s’attend, d’une page à l’autre, à ce que le crime se produise. Dans cette nouvelle, le lecteur vit le suspense, mais il n’a aucune idée de ce qui pourrait arriver. Il se produit un accident. Joël est certain que ce sera vu comme un meurtre. Alors, sans jamais avoir compris ce qu’il se passait, «il s’en va: l’île efface l’incident ou l’accident provoqué par son pas­sage35». Dans cette nouvelle, on n’a pas de personnages de romans noirs, mais on en est à deux doigts. Un des sous-types du roman noir est celui où le personnage sus­pecté n’est pas coupable et doit démontrer lui-même son innocence: c’est ainsi que Joël se voyait.

Mais justement, il leur fallait un innocent. Ceux des temps anciens, qui se réunissaient autour des pierres levées, c’était toujours un innocent qu’ils sacrifiaient sur l’autel. Il était peut-être de la race des victimes. Il se voyait, menottes aux mains, passant entre deux haies de pêcheurs menaçants. «À mort, l’étranger36

L’Île a cette particularité: cette nouvelle est et n’est pas une nouvelle policière.  

 

La construction de l’univers

Pour installer l’énigme et soutenir le suspense dans Dix petits nègres, Christie a mis beaucoup de soins et de recherches dans la construction de l’univers.

Pour la première fois, ils contemplèrent l’île du Nègre, surgissant de la mer au sud et éclairée par le soleil couchant. Surprise, Véra s’écria: «Mais nous sommes encore très loin!» Elle se l’était imaginée très différente, toute proche du rivage, couronnée d’une magni­fique maison blanche. Mais aucune habitation ne se présentait au regard. On apercevait seulement une énorme silhouette rocheuse ressemblant vaguement à un profil de Nègre. Son aspect lui parut sinistre et elle frissonna37.

Agatha Christie a placé l’action de son roman sur une île des côtes du Devon (encore la chanson). Pour créer ce lieu, l’auteure s’est inspirée d’une île réelle: Burgh Island.

Burgh Island off the coast of Bigbury-on-Sea, South Devon; the rocky coastline and beaches provides Christie with a perfect setting for the murders38.

Pour le récit, l’île est rebaptisée, l’île du Nègre, et ce qui est particulier, c’est qu’une vue aérienne de Burgh Island montre qu’effectivement sa forme offre une «ressemblance [avec] une tête d’homme… aux lèvres né­groïdes39». «L’univers du roman à énigme est un endroit clos, une sorte de théâtre40» et justement, une île minuscule, aux falaises escarpées, représente le lieu clos par excellence où les murs sont remplacés par la mer.

Le seul mot «île» possède une vertu magique et évoque en votre esprit toutes sortes de fantaisies. En y abordant, on perd tout contact avec le reste de l’univers. Une île repré­sente à elle seule tout un monde! Un monde d’où, peut-être on ne revient jamais41.

L’avantage d’une île, c’est l’impossibilité pour le voyageur d’aller plus loin… On est arrivé au bout du monde…42

C’est un lieu étrange et inquiétant, c’est aussi le piège parfait où toutes les conditions sont réunies pour mettre en scène les paroles de la comptine et punir ceux que la justice avait épargnés. Dix homicides sont restés impu­nis; le juge va changer le verdict. Et, par-dessus tout, Christie ajoute la tempête. «C’est horrible de vivre dans un îlot quand souffle la tempête43!» Les personnages sont plongés dans le «cauchemar, ce long trajet […] où l’on revit son passé44», où les failles cachées ressurgissent… et personne de s’en réveillera. Énigme et sus­pense, les univers sont confondus.

L’île du Nègre demeurera isolée du reste du monde pour permettre à M. Owen d’accomplir jusqu’au bout sa besogne45.

Dans Millénium aussi une petite île a un grand rôle: Hedebyön. Sur cette petite île se trouvent les rési­dences de plusieurs membres de la famille Vanger. L’île est reliée par un pont à Hedeby, sorte de banlieue de Hedestad. Hedebyön est une île fictive, tout comme Hedeby et Hedestad sont des lieux fictifs. L’auteur a installé l’action de son roman en Suède et la ville de Hedestad serait située «à un peu plus d’une heure au nord de Gävle46», une ville réelle du centre de la Suède.

[Hedestad] est un vieux bourg industriel. Pas bien grand, il n’y a que vingt-quatre mille habitants. Mais les gens s’y plaisent. Henrik habite à Hedeby, la partie ancienne, le Village, comme on l’appelle —c’est juste à l’entrée sud de la ville47.

Le Village commençait sur la terre ferme et se poursuivait au-delà d’un pont sur une île —Hedebyön— au relief accidenté. […] Une fois le pont franchi [en continuant]  tout droit sur une centaine de mètres, [on arrivait] sur une esplanade dégagée devant un bâ­timent de pierres. […] Il s’agissait de toute évidence du domaine du maître48.

C’est ainsi que Larsson construit son lieu clos et obscur. Il n’y a pratiquement que des Vanger sur cette île, ils sont tranquilles, ils sont libres de s’adonner à leurs penchants, aussi noirs soient-ils. Même si les habitants de l’île ne sont vraiment pas nombreux, ils représentent quand même un échantillon social suffisant pour que le lecteur puisse y observer des comportements humains très diversifiés et pour qu’il s’y joue des drames.

L’espace unique et clos est partie intégrante du roman à énigme, mais Les hommes qui n’aimaient pas les femmes présente aussi des caractéristiques du roman à suspense et du roman noir, alors l’auteur a étendu son intrigue en dehors de l’île dès le moment où Mikael a commencé à comprendre les indices.

La chaîne d’incidents n’avait pas débuté sur l’île mais dans la ville de Hedestad plusieurs heures auparavant ce jour-là49.

L’enquête de Mikael va le mener jusqu’en Australie. On a dans un même roman, un univers clos et un univers très largement ouvert.

Dans Boileau-Narcejac, l’île n’est jamais nommée et elle est probablement fictive, mais toutes les îles qui l’entourent ainsi que les villes de la côte environnante sont réelles. On peut donc la situer. Pour faire la traver­sée jusqu’à l’île, il faut partir de Quiberon qui se trouve tout au sud de la Bretagne et qui donne sur l’Atlantique. Il est aussi question de l’Île aux Chevaux50 et de Belle Île qui sont des îles réelles à proximité de Quiberon. Donc, on connaît la région où se situe l’action. L’île de Joël pourrait très bien être Houat ou Hoëdic,  qui sont deux îles minuscules à environ quinze kilomètres de Quiberon, des endroits retirés tout à fait désignés pour installer une énigme troublante. Mais, puisqu’on est dans une fiction, l’île de la nouvelle n’existe que dans l’imagination de l’auteur.

Même s’il n’y a ni meurtre ni meurtrier dans cette nouvelle, on y retrouve la structure du roman policier archaïque: l’univers clos; l’énigme à résoudre; une société fermée; un nombre restreint de personnages qui sont suspects, non pas d’avoir tué, mais plutôt d’avoir comploté contre l’héritier de la famille Mainguy. Ce qu’il y a de fascinant dans cette histoire c’est que tout le texte nous porte à voir l’île comme le véritable auteur du complot. Pour jouer son rôle, l’île passe de simple lieu à personnage.

«Peut-être que l’île ne veut plus de moi», songea Mainguy. […] Et comme il était habi­tué à improviser, il imagina une musique monotone en mineur, pour dire l’île perdue, peut-être pour l’apprivoiser, et lui jeter un charme51.

Cette île a des pouvoirs envoûtants auxquels le lecteur ne peut échapper et, tout comme les îles des deux autres œuvres, elle est un espace qui porte des sens cachés à décoder. Les indices et les signes sont multiples et ils ne concernent pas seulement les crimes: ils permettent le dévoilement de la nature humaine. Étant isolés, les per­sonnages laissent paraître leur vrai visage. Ce qui ressort de ces trois lectures, c’est l’effet que peut produire l’isolement sur l’âme humaine. Étant laissé seul avec ses pensées, un insulaire peut y voir l’occasion de manifes­ter son ingéniosité, tel un Robinson Crusoë ou y voir plutôt l’occasion de donner libre cours à ses viles inclina­tions.

C’est Edgar Allan Poe qui a posé les bases de l’énigme «du local clos» avec Double assassinat dans la rue Morgue qu’il a écrit en 1841. Poe, qui est considéré comme celui qui a fait naître le genre policier, avait d’abord écrit des romans gothiques et ces trois histoires, sur des îles sans issues, ont conservé un peu du mystère qui hante les romans gothiques et à certains moments, l’incompréhensible semble tenir du surnaturel. De 1841 à 2005; de Poe à Larsson. Il y a longtemps que les lecteurs sont captivés par les romans policiers, et ça continue. Du roman policier archaïque, dont Edgar A. Poe nous avait fait cadeau, il persiste encore des traces dans les œu­vres d’aujourd’hui. Heureusement, le genre n’est pas éteint. Le roman policier est né du paysage urbain et de la promiscuité des villes, mais avec sa grande capacité à changer de visage, il s’est déplacé dans les lieux les plus divers, jusque sur des îles retirées… et les flots qui les entourent sont devenus des murs qui se sont refermés sur leurs secrets et leurs crimes.

 

Bibliographie

Agatha Christie, Dix petits nègres, Paris, Librairie des Champs-Élysées, 1947, 317 pages.

Boileau-Narcejac, Delirium suivi de L’Île, Paris, Éditions Denoël, 1969, 245 pages.

Francis Lacassin, Mythologie du roman policier, France, Christian Bourgeois Éditeur, 1993, 543 pages.

Stieg Larsson, Millénium 1, Les hommes qui n’aimaient pas les femmes, trad. de Lena Grumbach et Marc de Gouvenain, coll. Babel noir, France, Actes sud, 2006, 705 pages.

Armelle Leroy, Laurent Chollet, Sur les traces d’Agatha Christie, Un siècle de mystère, France, Éditions Hors Collection, 2009, 165 pages.

Yves Reuter, Le roman policier, 2e éd., Paris, Armand Colin, 2009, 127 pages.

TzvetanTodorov, Poétique de la prosechoix, coll. Points, Paris, Le Seuil, 1971, 188 pages.

Jean-Claude Vareille, «Préhistoire du roman policier», In: Romantisme, 1986, n53. Littérature populaire, p. 23-26.

Vanessa Wagstaff, Stephen Poole, Agatha Christie, a reader’s companion, Grande-Bretagne, Aurum Press ltd., 2004, 224 pages.

 

 

  • 1. Francis Lacassin, Mythologie du roman policier, France, Christian Bourgeois Éditeur, 1993, p. 381.
  • 2. Agatha Christie, Dix petits nègres, trad. de Louis Postif, coll. Le Livre de poche policier, France, Librairie des Champs-Élysées, 1947, p. 86.
  • 3. Yves Reuter, Le roman policier, 2e éd., Paris, Armand Colin, 2009, p. 42.
  • 4. Agatha Christie, op. cit., p. 212.
  • 5. Article de S. S. Van Dine publié en septembre 1928 dans American Magazine, (règle 5).
  • 6. Agatha Christie, op. cit., p. 8.
  • 7. Ibid., p. 9.
  • 8. Yves Reuter, op. cit., p. 51.
  • 9. Stieg Larsson, Millénium 1, Les hommes qui n’aimaient pas les femmes, trad. de Lena Grumbach et Marc de Gouvenain, coll. Babel noir, France, Actes Sud, 2006, p.123.
  • 10. a. b. c. Ibid.
  • 11. Ibid., p. 392.
  • 12. Stieg Larsson, op.cit., p. 50.
  • 13. Ibid., p. 111
  • 14. Ibid., p. 209
  • 15. Ibid., p. 110
  • 16. Ibid., p. 112-113
  • 17. Jean-Claude Vareille, «Préhistoire du roman policier», In: Romantisme, 1986, n53. Littérature populaire, p. 26.
  • 18. Stieg Larsson, p. 704.
  • 19. Boileau-Narcejac, L’Île, Paris, Éditions Denoël, 1969, pp. 167 à 169.
  • 20. Ibid., p. 221.
  • 21. Boileau-Narcejac, op. cit., p. 237.
  • 22. Van Dine, op. cit., (règle 7).
  • 23. Armelle Leroy, Laurent Chollet, Sur les traces d’Agatha Christie, Un siècle de mystère, France, Éditions Hors Collection, 2009, p.110.
  • 24. Agatha Christie, op. cit., p. 43.
  • 25. Yves Reuter, op. cit., p. 75.
  • 26. Agatha Christie, op. cit., p. 132. (Voir les paroles de la comptine, page 6.)
  • 27. Yves Reuter, op. cit., p. 76.
  • 28. Tzvetan Todorov, Poétique de la prosechoix, coll. Points,Paris, Le Seuil, 1971, p. 17.
  • 29. Agatha Christie, op. cit., p. 201.
  • 30. Stieg Larsson, op. cit., p. 532 et 533.
  • 31. Tzvetan Todorov op. cit., p. 17.
  • 32. Stieg Larsson, op. cit., p. 459.
  • 33. Ibid., p. 542 et 543.
  • 34. Boileau-Narcejac, op. cit., p. 214.
  • 35. Francis Lacassin, op. cit., p. 381.
  • 36. Boileau-Narcejac, op. cit., p. 222.
  • 37. Agatha Christie, op. cit., p. 33.
  • 38. Vanessa Wagstaff, S. Poole, Agatha Christie, a reader’s companion, Grande-Bretagne, Aurum Press ltd., 2004, p. 160.
  • 39. Agatha Christie, op. cit., p. 24.
  • 40. Yves Reuter, op. cit., p. 52.
  • 41. Agatha Christie, op. cit., p.45.
  • 42. Ibid., p. 101.
  • 43. Ibid., p. 24.
  • 44. Yves Reuter, op. cit., p. 85.
  • 45. Agatha Christie, op. cit., p. 133.
  • 46. Stieg Larsson, op. cit., p. 98.
  • 47. Stieg Larsson, op. cit., p. 99.
  • 48. Stieg Larsson, op. cit., p. 100.
  • 49. Stieg Larsson, op. cit., p. 364.
  • 50. Boileau-Narcejac, op. cit., p. 170.
  • 51. Boileau-Narcejac, op. cit., p. 172.