Fun Home, tragédie familiale et métatextualité

Fun Home, tragédie familiale et métatextualité

Soumis par Lauriane Lafortune le 19/11/2012

 

«Les bandes dessinées, ces magazines que l’on n’osait pas lire sous peine de passer pour un illettré, sont maintenant l’objet de présentations luxueuses, trouvent une place d’honneur sur les rayons des bibliothèques.»1

Ainsi est présentée l’ouverture du livre La bande dessinée d’Annie Baron-Carvais, traitant de l’évolution du médium, relatant bien d’où vient la bande dessinée. Aux États-Unis, elle fut la grande lecture du melting-pot, ses illustrations permettant une universalité au-delà des langues. Or, une œuvre comme Fun home, une tragicomédie familiale, de Alison Bechdel ne permet pas d’être lue de tous comme le faisait la bande dessinée dès l’apparition de son médium illustréRelevant davantage du roman biographique que du comic book par la complexité de sa structure narrative, l’oeuvre est truffée de références littéraires souvent cryptiques. Dès le premier chapitre, cette complexité caractérise les liens d’une famille dysfonctionnelle, cachée sous la façade de leur vieille maison transformée par le père de la narratrice en réplique de manoir du XIXe siècle.  D’ores et déjà, nous  sommes en présence de la superposition du père et de Dédale, mythique inventeur et père d’Icare. Cette superposition ouvre sur l’intertextualité inhérente à l’œuvre d’Alison Bechdel, mais aussi sur le jeu entre la réalité et la fiction qui est à la base même des choix esthétiques de cette biographie.

Si l’image et le texte sont consubstantiels dans la bande-dessinée2, dans Fun Home, une tragicomédie familiale, on peut ajouter un troisième élément: l’intertexte. Les trois éléments sont interreliés, se vouant une relation d’interdépendance. Donc,  on peut noter deux images: linguistique et iconique3 auxquelles on ajoute une image culturelle, référentielle. Elle proposera ainsi sa propre interprétation visuelle dans une mise en action par les personnages incarnés de la famille. À plusieurs reprises, sa famille devient le théâtre des grandes œuvres mythiques et littéraires. Dès le premier chapitre,  la voix de la narratrice décrit l’archétype de Dédale, grand inventeur mythique, père d’Icare. Or, les images associées ne sont pas celles d’une Grèce antique, mais toujours celle de sa famille, son père s’incarnant en Dédale et même en Minotaure, transformant aussi Alison-enfant en victime, essayant de fuir le labyrinthe créé par Dédale/son père, soit sa propre maison4. Ce jeu de superposition sera reproduit  aussi plus tard lorsqu’elle décrira la relation entre ses parents en démontrant son parallélisme avec Portrait de femme de Henry James5. La voix de la narratrice s’écarte de ce qu’elle illustre pour mieux rapprocher le rapport parental d’une intertextualité. L’auteur décrit elle-même ses personnages comme étant «fictionnalisés», elle a toujours vu des personnages en ses parents. Ces associations sont présentes à tous les chapitres permettent à l’histoire d’être réécrite à sept reprises, à chaque fois en vue d’une grande œuvre qui permet d’ouvrir différemment l’objectif sur la vision du décès du père. Et si Fun Home, une tragicomédie familiale attire un moment l’attention sur Proust, il est facile de voir que «La recherche du temps perdu» est le but même de l’œuvre, en réitérant les moments avec le père afin de le garder en suspens, comme le déterminera d’ailleurs la dernière case du roman. Elle sous-tend elle-même la toile des comparaisons, des superpositions. Rien n’est laissé au hasard: tout est su, assumé, affirmé,  ce n’est pas au lecteur de deviner où sont les liens, ils lui sont donnés et pointés. Par le même genre de trouble obsessionnel compulsif dont elle nous fait part dans Fun Home, une tragicomédie familiale, elle rapproche sa vie des mythes littéraires.

Le texte littéraire n’est pas non plus utilisé seulement par une réinterprétation des personnages: il est donné lui-même dans l’image, s’incorporant de manière organique à la bande dessinée.  D’abord, la narration occupe la plus imposante partie du texte: les personnages sont plus racontés qu’ils ne parlent eux-mêmes, le récit prenant place dans la voix d’Alison Bechdel qui pose son regard sur des moments du passé. Aussi, Bechdel présente les références littéraires dans leur matérialité du texte, la présence des mots, du livre se retrouvant visuellement. On pourrait alors dire que «le mot fait image6», usant de l’expression de Pierre Fresnault-Deruelle, qui l’utilise pour sa part pour définir les phylactères, les ballons. Ici, l’expression vocale des personnages ne tient pas une aussi grande importance que l’intégration de textes dans l’image: que ce soit les textes littéraires7, la correspondance entre les personnages8, ou même les définitions du dictionnaire9. Or, dans le cas du texte littéraire, soit, comme nous l’avons vu précédemment, il s’insère dans une narration qui associe l’œuvre aux personnages familiaux, soit le texte est montré directement, ciblant une page où le texte est souligné, nous donnant accès directement aux mots de Camus ou de Joyce. Or, ces  grandes œuvres littéraires, tel qu’ils sont intégrés dans la bande dessinée, donnent eux-mêmes droit à des images mentales propres à chaque lecteur, laissant cette fois-ci ce dernier reconstruire ses propres souvenirs de la lecture du texte, ou, par la plupart des lecteurs, du paratexte qui l’entoure. Ces mots font donc référence à des images hors-texte par leur référentialité. Le lecteur pourrait aussi se sentir exclu justement par cette accumulation de référence aux grandes œuvres qui sont connues de tous, mais lues par très peu.  L’écriture est aussi omniprésente dans le développement d’Alison.  Elle nous montre pas à pas  sa découverte de son orientation sexuelle par, justement, ses lectures: la découverte du mot «Lesbian» dans le dictionnaire10, sa lecture de Colette11, ses lectures supplémentaires à l’université qui remplissent sa table de chevet12.  Le lecteur, souvent, se perdra dans l’accumulation des écritures: doit-il lire la case, son commentaire, ou la voix narrative d’abord? Ce foisonnement de la présence des écrits iconologiques, linguistiques et intertextuels peut devenir labyrinthique pour les non-initiés qui croient trouver en Fun Home, une tragicomédie familiale une bande dessinée classique. 

Bechdel opère une mutation qu’on pourrait dire "littéraire" de la tradition de la bande dessinée classique, proposant une œuvre graphique avant tout très "écrite". En effet, les personnages sont plus racontés qu’ils ne parlent eux-mêmes. Il est plutôt question de la voix de la narratrice qui, sous forme d’une écriture confessionnelle du souvenir,  se superpose aux images du passé en deux «completely separated tracks». Alison Bechdel décrit exactement sa manière de procéder dans Creating "Fun Home: A Family Tragicomic"13.

Alison Bechdel - Creating "Fun Home: A Family Tragicomic", par MiNDTV35

 
Ces mêmes images du passé ont été réalisées avec un grand soin de réalisme. Alison Bechdel a effectivement fait des recherches quant aux apparences des personnages de l’époque et des lieux visités, par Google Images. Son souci de réalisme va même la pousser à se prendre elle-même en photo prenant les poses des personnages afin d’obtenir une plus grande précision dans ses dessins. Elle reproduira même l’écriture manuscrite des lettres, les photographies14, les cartes15,  etc. Or, ce souci de réalisme devient hétéroclite par le choix du trait et des couleurs qui ramène le lecteur dans une esthétique du souvenir.  L’utilisation, en effet, de couleurs ternes (encrage gris-vert) et le dessin au trait permettent de placer le lecteur dans un univers plus onirique ou nostalgique que réaliste, permettant la réécriture du temps de l’enfance qui est perdu. En ramenant ce temps, elle se permet aussi de ramener son  père. Il est aussi intéressant de voir que la voix de la narration, Alison adulte, voit l’enfance comme un lieu suspect de la mémoire, lorsqu’elle replace par hypothèse sa discussion avec sa mère en décembre alors que son journal n’en fait aucune mention: «Vers la fin novembre, les constantes entrées dans mon journal avaient cédé  la place aux mensonges implicites de la page blanche, et des semaines entières sont passées sous silence»16. Il est alors possible de se poser la question de la vraisemblance des évènements, puisqu’ils sont absents d’une possible référence temporelle que serait le journal. Puisque nous nous situons dans un roman qui a ouvert sur la prédominance des apparences pour la famille, il est important de noter justement ce style et ce jeu entre la réalité et la fiction qui se rapproche alors de la vie du père, qui balance entre ce qu’il est et ce qu’il montre: «En effet, la ligne que papa traçait entre la réalité et la fiction était floue17».
 

Il est d’autant plus intéressant de retourner aux origines du comic book pour en percevoir l’évolution. Par exemple, les premières bandes dessinées de superhéros, dans lesquelles une narration minimale mettait en contexte les personnages et où le mouvement était le principal attrait, sont très loin d’une bande dessinée comme Fun Home, une tragicomédie familiale, dont la narration porte tout le récit, où le mouvement se fait plus entre les trames narratives que dans les images. Or, malgré l’énorme fossé qui sépare ces deux époques de la bande dessinée, on peut dans les deux cas remarquer l’exclusion du lecteur non initié par une surabondance de références que le lecteur peut difficilement avoir lu: la Littérature ou tous les autres Comics Books de l’Âge d’argent qui comportent le même héros ou les mêmes vilains. Le genre de la bande dessinée se voit avec Fun Home, une tragicomédie familiale, non se décloisonner, mais plutôt entrer dans une légitimation de son médium. Elle s’impose donc comme une relecture des grandes œuvres,  ce qui lui permet elle-même du même coup de s’intégrer dans une littérature malgré son médium, étant souvent perçu comme une «paralittérature18».

Par la présence même des extraits de textes dans la bande dessinée, par sa mise en récit des personnages que Bechdel superpose à des intertextes, par les choix esthétiques qui ancrent la bande dessinée biographique dans un univers qui, malgré le grand souci de réalisme, est plutôt de l’ordre d’une nostalgie fictionnelle Fun Home, une tragicomédie familiale est une oeuvre qui complexifie son médium et son genre. Or, tous ses éléments ramènent toujours l’histoire vers son point de départ et son point de chute: le père. La présence de l’écrit dans l’image est indissociable au récit et l’écriture est liée au père. Les romans qui reprennent l’histoire à chaque chapitre sont ceux que son père préférait. Le style qui essaie d’être réaliste malgré l’encrage et le dessin au trait  nous ramène  à l’opposition entre la réalité et la fiction au cœur même du personnage paternel. «Mon père était planté profond19», dira Alison dans le roman. Or, nous nous devons de voir ici que le roman graphique s’enroule autour de la figure paternelle, essayant de le voir sous toutes les facettes possible. Le livre tente donc finalement de le montrer avec justesse, sans fioritures et ainsi permettre à Bechdel de le faire sien. Elle  réécrit son histoire et permet à son père de la rattraper, le gardant en suspens par la magie de l’écriture.

 

Bibliographie

BARON-CARVAIS, Annie, La bande dessinée, Paris, PUF, «Que-sais-je»,  1985.

FRESNAULT-DERUELLE, Pierre, La bande dessinée- Essai d’analyse sémiotique,      Paris, Hachette, 1972.

BECHDEL, Alison,  Fun Home, une tragicomédie familiale, Paris, Denoël, 2006. «Alison Bechdel- Creating ‘’Fun Home: a family tragicomic’’», sur Youtube,  En ligne  <http://www.youtube.com/watch?v=cumLU3UpcGY>. Page consulté le 29 octobre 2011.

 

 

  • 1. Annie Baron-Carvais, La bande dessinée, Paris, PUF, «Que sais-je»,  1985. p. 3.
  • 2. «La bande dessinée apparaît, en effet, comme un système de dépendances internes (image/texte, images/images, etc.)» (Pierre Fresnault-Deruelle, La bande dessinée. Essai d’analyse sémiotique,  Paris, Hachette, 1972,  p.19.)
  • 3. Pierre Fresnault-Deruelle, op.cit., p.29.
  • 4.  Alison Bechdel, Fun Home, une tragicomédie familiale, Paris, Denoël, 2006, p.15-16.
  • 5. Ibid., p.75-76.
  • 6. Pierre Fresnault-Deruelle, op.cit.,  p. 29.
  • 7. Alison Bechdel, op.cit.,  p. 232.
  • 8. Ibid., p. 215.
  • 9. Ibid., p.61.
  • 10. Ibid., p. 78.
  • 11. Le livre Le pur et l’impur revient à deux reprises. (Ibid., p. 209 et p. 233.)
  • 12. Ici, le texte n’est pas offert, mais plutôt  l’image d’une pile de livres dont on voit les dos. (Ibid.,  p.80)
  • 13. Les informations suivantes sur la construction de son livre sont issues du même entretien.
  • 14. Alison Bechdel, op. cit., p. 104-105.
  • 15. Ibid., p. 130.
  • 16. Ibid., p. 190.
  • 17. Ibid., p. 63.
  • 18. Pierre Fresnault-Deruelle, op.cit., p.9.
  • 19. Alison Bechdel, op.cit., p.149.