Santa's Little Nazi UFOS ou les étranges avatars du mythe polaire

Santa's Little Nazi UFOS ou les étranges avatars du mythe polaire

Soumis par Antonio Dominguez Leiva le 05/12/2013

 

Les Pôles sont devenus, au fil du temps, des pages blanches où l’imaginaire, cette autre écriture en suspension, n’a eu de cesse de projeter angoisses et espoirs. Si Thulé est citée pour la première fois par l’explorateur grec Pythéas (IVe av. J.-C.), qui en parle comme d’un territoire de l’Atlantique Nord composé de feu et de glace, où le soleil ne se couche jamais (se référant peut-être à l’Islande), Virgile en fera, sur ses pas, l’emblème des espaces inatteignables au-delà des confins du monde connu (Géorg. I, 30).  C’est ainsi qu’un roman très farfelu, malheureusement perdu, de Antoine Diogène Les merveilles incroyables au-delà de Thulé (IIe siècle apr. J.-C.) se place directement sous l’enseigne de cette extrapolation hors de toute limite cartographiée pour inaugurer la féconde tradition des voyages extraordinaires dont hérite encore notre science-fiction, ainsi vouée, dès ses plus lointaines origines, à sillonner les extrémités polaires de notre globe1.

Autre «terra incognita» du monde gréco-romain qui viendra hanter l’imaginaire polaire, l’Hyperborée figure une sorte de paradis lointain et mal défini, le séjour des Bienheureux qui vivent  «par-delà les souffles du froid Borée» (Pindare, Olympiques, III, 31-33), personnification du vent du nord, dans un climat éternellement printanier. Ce territoire mythique au-delà des griffons et des cyclopes2 est placé sous le signe solaire d’Apollon et, par extension, de la sagesse chamanique (Pythagore lui-même sera salué comme l’«Apollon Hyperboréen»). Bien que les localisations les plus diverses de l’Hyperborée l’aient fait transiter de la Thrace à la Mer Noire, le Danube, l’Oural ou la Sibérie c’est l’hypothèse de Pomponius Mela qui la situe dans le Cercle arctique (en face des côtes de Thulé) qui sera le plus souvent privilégiée par les commentateurs à partir de la Renaissance, comme le montre la carte de Abraham Ortelius (Amsterdam 1572) où le Oceanvs Hyperborevs sépare l’Islande du Groenland.

Or, par un effet de l’imaginaire progressivement obsédé par cette plage blanche littéralisée qu’est le Grand Nord, c’est en Hyperborée que l’on va dès lors placer, la tradition apollinienne puis pythagoricienne aidant, l’origine ultime de la langue humaine, et par conséquent, de la «race» civilisatrice (l’on étendra ainsi la blancheur illimitée du lieu à la pigmentation de la peau, le Blanc étant paré de toutes les vertus). Les «races mères» se seraient propagées de là en direction du Sud –voire, selon certains, elles auraient dégénéré au cours de ces migrations, expliquant la diversité des peuples: «c’est de là que naquit la croyance en une origine hyperboréenne de la race aryenne, la seule demeurée pure», explique Umberto Eco.3Sur le pas de l’astronome et mystique révolutionnaire Jean-Sylvain Bailly, l’occultiste Fabre d’Olivet postule ainsi l’origine hyperboréenne de l’aryanisme, thèse qui traverse tout le «stupide XIXe siècle»: «La Race blanche est descendue [des environs du pôle boréal] à diverses reprises, par essaims, pour faire des incursions tant sur les autres races, quand elles dominaient encore, que sur elle-même, quand elle a su saisi la domination. Le vague souvenir de cette origine (...) a donné naissance au nom des Hyperboréens et à toutes les fables allégoriques qu’on a  débitées sur eux; il a fourni enfin les nombreuses traditions qui ont conduit Olaüs Rudbeck à placer en Scandinavie l’Atlantide de Platon et autorisé Bailly à [y] voir le berceau de toutes les sciences, de tous les arts, et de toutes les mythologies du monde», lit-on dans son Histoire philosophique du genre humain, de 1824.4

L’idée se propage. En 1862, la médium Célia Japhet reçut une importante communication de ses «esprits» qui «condamnaient le scepticisme des orgueilleux savants qui croient tout connaître et ne connaissent pas seulement le globe qu’ils habitent: par-delà les glaces se trouvent des terres habitables et habitées, couvertes de populations policées, héritières des traditions antédiluviennes». La nouvelle, publiée dans la Revue spiritualiste (1862)5, éveille les soupçons d’un lecteur sceptique: «C’est sans doute Japhet lui-même, contemporain du déluge et ancêtre de Célina, qui lui aura révélé ces mystères; à moins que le médium n’en ait pris l’idée dans un roman américain d’Edgar Poe, intitulé Histoire de Gordon Pym et dans l’apparition du grand spectre blanc dont la silhouette se dessine au milieu des effluves bleuâtres de l’électricité polaire». Outrés par «la manière dont certains journaux qui se disent libéraux, amis des lumières et de la vérité, rendent compte des importantes questions que soulève le mouvement spiritualiste, le fait le plus capital de l’époque» (p. 397), les éditeurs rétorquent que c’est plutôt Poe qui «sous le voile de la fiction, a su recueillir et résumer les idées qui couvent et qui se propagent, pour ainsi dire à l’état latent, jusqu’au moment où une rencontre subite, une découverte imprévue la fait jaillir à l’état de lumière et de vérité».6 Le chassé-croisé entre fictions, «réalité révélée», soupçon et intoxication qui nourrissent encore les débats contemporains sur la «conspiranoïa», est déjà établi. Par la suite, comme l’on sait, plusieurs œuvres tenteront de résoudre le mystérieux appel «Tekeli-li! Tekeli-li!» qui clôt le roman de Poe, notamment Le Sphinx des glaces (1897) de Jules Verne, A Strange Discovery, de Charles Romyn Drake et bien sûr le classique de Lovecraft, Les Montagnes hallucinées (1936).

Aux frontières de la parapsychologie et des pseudosciences, l’idée prospère et connaît de singulières variations. Ainsi, dans son Paradise Found. The Cradle of the Human Race at the North Pole (1885), William F. Warren, président de l’Université de Boston, soutint que le berceau de l’humanité et le Paradis terrestre n’étaient autres que le pôle Nord. Il se base sur la paléobotanique et la Genèse pour dire que l’Arbre de Vie du Jardin de l´Eden, qui n’est autre que l’Asvattha des Hindous, le Pommier d’Avalon des Celtes ou le Yggdrasil des Germains ne pouvait être qu’un séquoia de l’Arctique préhistorique, emporté avec eux par les habitants du Pôle lors de leurs migrations, d’où la tradition universelle de ce «pilier céleste».7 Warren inspirera, comme le signale M. Meurger, plusieurs mondes perdus polaires, dont The Smoky God, or a Voyage to the Inner World de Willis G. Emerson (1908) et le classique cité de Lovecraft, passionné d’expéditions polaires depuis son enfance (il en tira notamment l’idée de la création de l’homme par des êtres polaires, tout en situant ses Anciens dans l’Antarctique pour prolonger l’imaginaire poesque).8

Les premiers habitants du Pôle, très beaux et d’une remarquable longévité, n’auraient émigré en Asie qu’après le Déluge et l’avènement d’un âge de glace, et ils y seraient devenus les êtres inférieurs de notre temps. Cette théorie fut prodigieusement divulguée par la fondatrice de la Théosophie, Mme Blavatsky dans son incontournable Doctrine sécrète (1888) qui défend la thèse d’une «Terre Sacrée Impérissable» située dans le Pôle, «utérus de la création» et source primordiale de l’humanité: «If, then, the teaching is understood correctly, the first continent which came into existence capped over the whole North Pole like one unbroken crust, and remains so to this day, beyond that inland sea which seemed like an unreachable mirage to the few arctic travellers who perceived it».9 «This 'Sacred Land'… is stated never to have shared the fate of the other continents; because it is the only one whose destiny it is to last from the beginning to the end of the Manvantara throughout each Round. It is the cradle of the first man and the dwelling of the last divine mortal, chosen as a Shishta for the future seed of humanity. Of this mysterious and sacred land very little can be said, except, perhaps, according to a poetical expression in one of the Commentaries, that the 'polestar has its watchful eye upon it, from the dawn to the close of the twilight of "a day" of the GREAT BREATH' [In India called 'The Day of Brahma.']» (id, 2:6)

Lui succéda alors le deuxième continent, s’étendant sur tout le Septentrion, allant de l’actuel Groenland au Kamtchatka, l’Hyperborée, demeure de la deuxième race de l’humanité, des géants androgynes aux traits monstrueux. Avant donc la Lémurie, puis l’Atlantide, il y eut «le continent Hyperborée. Tel sera le nom choisi pour le second Continent, la terre qui étendait ses promontoires au sud et à l'ouest du Pôle Nord, pour recevoir la Seconde Race qui englobait tout ce qu'on appelle aujourd'hui l'Asie du Nord. C'est le nom que les plus anciens Grecs donnaient à cette région lointaine et mystérieuse, où, suivant leur tradition, Apollon l'Hyperboréen se rendait tous les ans. (...) C'était un continent réel, une terre bona fide [de bonne foi, honnête], qui ne connaissait pas l'hiver à cette époque primitive (...). Durant le Miocène, le Groenland et même le Spitzberg, c'est-à-dire ce qui reste de notre second continent ou continent hyperboréen, jouissait d'un climat presque tropical».10 De Paradis, l’Hyperborée serait devenue, sous l’effet des glaciations, un Enfer blanc «où la déesse-reine scandinave Hel règne au plus profond d’Heleim et de Nilfheim», le monde des ténèbres11; Blavatsky interprète ainsi le Dragon rouge de l’Apocalypse comme le symbole des frimas du Pôle Nord engouffrant la fertile Hyperborée (idée qui inspirera Bennett pour le mosasaure dans la fosse d’Hela dans Thyra et Ashton Smith pour The Coming of the White Worm)… et le Tentateur du Jardin d’Eden comme un reptile volant, qui ne fut autre qu’un grand reptile (elle hésite entre un ptérodactyle et un mosasaure qu’elle conçoit à tort comme un «serpent ailé»12).

Mais ce fut avec le pangermanisme et le nazisme que ce mythe polaire connut son moment de gloire. Des groupes d’adeptes des sciences occultes fréquentaient ce qu’allaient devenir les milieux nazis, notamment la célèbre Thule Gesellschaft (Société Thulé), organisation secrète à fortes connotations racistes qui récupéra le swastika hindou. Par une logique d’analogie chromatique qui rapproche l’imaginaire parascientifique de la pensée magique, l’Hyperborée devient l’île blanche originelle des Aryens. L’on sait combien la localisation de ce berceau a été disputée (Joscelyn Codwin s’est même amusé à tracer la carte incongrue de toutes les différentes théories dans son incontournable étude sur le mythe polaire Arktos, 1996), mais, alors que les premiers romantiques allemands soutenaient l’origine indienne qui les éloignerait des sources sémitiques et méditerranéennes, une tendance de réaction européaniste se fait à la fin de siècle, très précisément en 1883, dans le sillage du triomphalisme pangermanique. Cette année, les Sprachvergleichung und Urgeshichte de Otto Schrader appuyaient l’hypothèse Ucranienne tandis que les Origines Ariacae de Karl Penka affirmaient l’origine scandinave des «purs Aryens, seulement représentés par les Allemands du Nord et les Scandinaves, une race très prolifique, de grandes statures, force musculaire, énergie et courage, dont les splendides atouts naturels leur ont permis de conquérir les races plus faibles à l’Est, le Sud et l’Ouest, imposant son langage sur les peuples soumis»13. Sous couvert de positivisme, l’on prolongeait l’imaginaire d’un Fabre d’Olivet (présent aussi dans des élucubrations hexagonales tels que la Mission des Juifs de Saint-Yves d’Alveydre, 1884).

Jörg Lanz von Liebenfels allait radicaliser ces théories dans sa singulière Théozoologie, «science» nouvelle inspirée par la Doctrine secrète de Blavatsky: alors qu’il situait la terre originaire des Aryens dans un continent polaire évanoui appelé Arktogäa («la Terre du Nord» en Grec), il considérait tous les non-Aryens comme le produit dégénéré de la fornication bestiale entre les Aryens expulsés du Paradis polaire et des animaux divers et monstrueux: «To deal with these peoples, thus regarded as only semi-human, Lanz recommended variously: enforced sterilization and castration; deportation to Madagascar; enslavement; incineration as a sacrifice to God; and use as beasts of burden. As Goodrick-Clarke comments, "Both the psychopathology of the Nazi holocaust and the subjugation of non-Aryans in the East were presaged by Lanz’s grim speculations»14. Ces idées vont profondément marquer les fondateurs de la Société Thulé (fondée, symptomatiquement, la veille de l’Armistice de 1918), qui visera à unir tous les groupes pangermaniques et antisémites qui se reconnaissent dans l’héritage nordique du mythe de Thule: «This temple of Halgadom (spiritual community) is simultaneously spiritual and material. It belongs to earth and to heaven, to the past and the future. It is the Hyperborean equivalent of the Ark of the Covenant of the Israelites. Helgadom (...) is the empire of all the Germans. Those who live between the Rhine and the Vistula, between the Baltic and the Alps, are only the heart of an immense territory inhabited by other heirs of ancient Thule» affirmera son principal idéologue, Rudolf von Sebottendorff, qui rêve de «voir se lever la swastika victorieuse sur l’obscurité glaciale».15 Ce sera un autre membre de Thule, Anton Drexler qui fondera, comme l’on sait, le Deutsche Arbeiterpartei, qui deviendra le Nationalsozialistische Deutsche Arbeiterpartei.16

Proche aussi de Thule, Alfred Rosenberg popularisa définitivement le mythe polaire dans son best-seller Le Mythe du XXe siècle (1930), vendu à plus d’un million d’exemplaires, jouant un rôle à peine inférieur à celui Mein Kempf dans l’idéologie nazie. Il y identifie l’Hyperborée Aryenne à nulle autre que la mythique Atlantide: «The geologists show us a continent between North America and Europe, whose remains we can see today in Greenland and Iceland. (...) All this allows the ancient legend of Atlantis to appear in a new light. It seems not impossible that where the waves of the Atlantic Ocean now crash and pull off giant icebergs, once a blooming continent rose out of the water,  on which a creative race raised a mighty, wide-ranging culture, and sent its children out into the world as seafarers and warriors»17.

L’idéologue ésotériste et réactionnaire Julius Evola résumera cette vulgate des «polaristes» national-socialistes: «une tradition d’origine hyperboréenne se trouve à la base d’actions civilisatrices accomplies par des races qui, durant la période s’étendant entre la fin de l’ère glaciaire et le néolithique, se propagèrent dans le continent euroasiatique (...) Dans toutes les traditions indo-européennes, des souvenirs concordants parlent de la disparition de cette terre, devenue mythique par la suite, en rapport avec une congélation et un déluge. C’est la contrepartie réelle, historique, des diverses allusions à quelque chose qui, à partir d’une certaine époque, aurait été perdu, ou serait devenu  caché ou introuvable. C’est aussi la raison pour laquelle l’Île (...) se confondit souvent avec la "région des morts", les "morts" correspondant à la race disparue» (Le mystère du Graal, I, 7, 193718).

Parallèlement, un autre mythe tout aussi essentiel s’emparait des régions polaires, celui de la Terre Creuse. Une carte géographique de Mercator (XVIe siècle) représente le pôle Nord sous la forme d’un immense creux où s’écoulent les eaux des mers environnantes, pour descendre dans les cavités de la Terre, circulation qui inspire les rêveries du Da Vinci jésuite et baroque Athanasisus Kircher, qui y voit l’équivalent macrocosmique de la circulation du sang dans le corps humain.19

Le premier des romans sur le sujet du monde souterrain fut la Relation d’un voyage du pôle Arctique au pôle Antarctique, par le centre du monde (1721), qui annonce le classique de Jules Verne (1864). Le capitaine Symmes en fit une théorie pseudo-scientifique qui eut la vie dure: les deux pôles se caractériseraient par des ouvertures circulaires, sortes d’ourlets entourés d’un cercle de glace au-delà duquel on trouve un climat plus doux. Sa déclaration du 10 avril 1818 à St Louis, Missouri, est restée célèbre: «TO ALL THE WORLD: I declare that the earth is hollow and habitable within; containing a number of solid concentric spheres, one within the other, and that it is open at the poles twelve or sixteen degrees. I pledge my life in support of this truth, and am ready to explore the hollow, if the world will support and aid me in this undertaking».20 Des multiples romans de mondes perdus polaires tels que La Déesse d’Atvatabar de William Bradshaw ou Etidorhpa (anagramme de Aprhodite) de Uri Lloyd, encore populaires dans les milieux New Age, divulguèrent cette idée qui correspondait, encore une fois, à une tentative désespérée de réenchantement du monde emprisonné dans la «cage de fer de la rationalité» (Max Weber).

Comme l’écrit Lauric Guillaud, spécialiste du sous-genre de «l’Aventure mystérieuse», celle-ci «induit une véritable "topographie" de l’imaginaire, à la fois décor mythique et terre littéraire d’évasion pour le lecteur victorien fasciné par les possibilités apparemment inépuisables des découvertes contemporaines. Même si l’Ailleurs, l’Au-delà, l’Autre Monde tente d’atteindre à une certaine vraisemblance, on s’aperçoit vite que le voyageur de la fin du XIXe siècle continue d’y projeter ses désirs archaïques, sa volonté de s’affranchir des limites connues, sa peur et aussi son attirance du lointain pays aux confins du monde où règnent à la fois le peuple merveilleux quasi divin et parfois immortel, et les sombres divinités archaïques, objets de la vénération d’hommes et de femmes qui n’ont jamais perdu le sens religieux. Paradis ou Enfer, ce topos constitue une double survivance: dans la fiction littéraire, il représente l’espace miraculeusement préservé des explorations extérieures, et dans l’imaginaire individuel, ou l’inconscient collectif, ce désir profondément ancré chez l’homme de localiser un "espace des possibles" susceptible d’être accessible au voyageur qui poursuit sa quête mythique depuis le début des temps. Que cette quête mène au séjour des morts ou à la demeure des dieux, au centre de la terre ou aux confins des mers, cette aventure prend l’aspect d’une véritable transgression, l’homme s’efforçant de connaître ce qui lui est normalement interdit».21 De fait, quand bien même il ne reste plus, pour situer ces histoires, que les régions les plus inaccessibles du globe (le bassin de l’Amazonie, les vallées de l’Himalaya, les pôles ou l’intérieur de la terre), «les vieux mythes sont réactivés, comme ceux de l’Atlantide ou de la Terre Creuse, alors que les théories évolutionnistes de l’époque fournissent aux romanciers les "chaînons manquants" indispensables. Le passé, à la fois approfondi par les découvertes archéologiques et paléontologiques, est également réactivé par les vieux mythes ancestraux. Le pithécanthrope se confond avec le géant de la légende, et le dinosaure avec le dragon. Sous couvert de science, on réinvente la mythologie. Derrière l’investigation du savant se profile le mythe».22 C’est là la logique qui continue à travailler tout l’imaginaire conspiranoïaque contemporain.

Le rêve du Paradis, déjà rencontrée au cœur des Pôles, n’est jamais loin: l’idée était déjà formulée dans le Compendium Cosmographicum (1561) de Guillaume Postel et le topographe Georg Braun expliquait dans son Urbium praecipuarum totius mundi (1581) que Dieu avait rendu le Paradix inaccessible en le cachant sous le Pôle Nord. L’idée est reprise, dans le langage pseudo-scientifique de la Fin-de-Siècle par H. M. Howell The Kosmic Problem Solved (1895), superbe titre qui ferait encore vendre aujourd’hui des milliers d’exemplaires. Ce n’est plus l’Arbre de Vie cher à Warren qui est l’indice crucial, mais bien les quatre rivières qui coulent de l´Eden (Genèse 2.10-14) et qui ne peuvent être que celles qui traversent le centre de la Terre.

Dans The Phantom of the Poles (1906), William Reed soutenait quant à lui que les pôles n’ont en réalité jamais été découverts, pour la bonne et simple raison qu’ils n’existent pas; il y aurait à leur place un large trou donnant accès au Continent intérieur (l’imaginaire de la page blanche débouchant ici sur celui du trou noir). Marshall Gardner rajoute un soleil à l’intérieur de la planète (A Journey to the Earth’s Interior, 1913); lorsqu’on découvrit, dans des couches de glace, des restes de mammouths parfaitement intacts, il conclut qu’il s’agissait de créatures qui venaient de s’être échappées du Continent intérieur. Plus radical, Cyrus Reed Teed alla jusqu’à dire que nous vivions en fait déjà au centre de la Terre Creuse, ce que nous prenons pour le ciel en raison du «gigantesque et grotesque mensonge de l’ignorant Copernic» et de la «pseudoscience anglo-israélite» n’étant qu’une masse de gaz qui remplit l’intérieur du globe, parsemé de zones de lumière brillante. Il fonda une secte, la Koreshan Unity destinée à vérifier expérimentalement la concavité de la courbure terrestre à l’aide d’un «rectilinéateur».

Ces rêveries verticales allaient s’accompagner d’autres, horizontales, de l’inconnu polaire. Un certain docteur Harris postula en 1904 l’existence non d’un trou polaire, mais d’une terre inexplorée au-delà du pôle Nord. L’amiral américain Richard Byrd, grand explorateur des pôles, contribua à cristalliser cette légende dans l’imaginaire dans un journal à l’authenticité plus que discutable (daté de 1947), fusionnant les deux traditions: au-delà du pôle il y aurait des territoires verdoyants peuplés, entre autres créatures antédiluviennes, de mammouths et traversés par «d’étranges aéroplanes en forme de disque et qui semblent irradier», «représentant sur la carlingue une sorte de "swastika"» (s’agit-il d’une référence à l’ennemi nazi ou bien à la tradition initiatique chère aux Théosophes?), «une ville chatoyante, aux couleurs de l’arc-en-ciel» peuplée par «des hommes de haute taille, avec les cheveux blonds», les «Arianni» (l’homophonie renvoyant clairement au mythe aryen).23 Mais cette ville atteste aussi l’existence d’une grande cavité polaire, gardée secrète par le gouvernement américain, car les Arianni sont les habitants du Monde Intérieur de la Terre, alertés par les bombes atomiques et inquiets de l’utilisation qui était faite de ce «pouvoir qui n’est pas pour l’homme», ce pourquoi leurs Flugelrads ou machines volantes traversent le monde des humains «pour enquêter sur ce que notre race fait». La porte était grande ouverte pour une nouvelle constellation mythique: les ufologues feront désormais du Pôle une des bases de lancement des soucoupes volantes les plus courues.

Dans The Hollow Earth de 1964, l’autoproclamé docteur Raymond Bernard prétend ainsi que les ovnis proviennent du Continent intérieur... «étant donné le climat chaud dont jouit ce Nouveau Monde, il n’y a aucune raison pour qu’il n’abrite pas une vie végétale, animale et humaine. Et que s’il en est ainsi, il est très possible que les mystérieuses soucoupes volantes émanent d’une civilisation avancée, située à l’intérieur de la Terre».24 L’on retrouve là d’autres idées (l’imaginaire conspiranoïaque faisant feu, on le voit, de tout bois), notamment celles des civilisations souterraines évoquées par le classique récit des mondes perdus de Bulwer-Lytton La race à venir... celle qui nous exterminera! (1871), surtout connu par sa mystérieuse source d’énergie cosmique, le Vril, que des sectes protonazies telles que la mystérieuse Vril Gesellschaft auraient tenté de se procurer selon le best-seller de L. Pauwels et J. Bergier Le Matin des Magiciens (1960). Il semblerait que Bernard soit mort de pneumonie alors qu’il cherchait un tunnel susceptible de le conduire jusqu’à l’intérieur de la Terre, mais son oeuvre, toujours rééditée, continue à être un best-seller de la conspiraonïa, qui ne démord pas du désenchantement du «monde fini» qu’évoquait Paul Valéry dans Regards sur le monde actuel.

Par une logique combinatoire de l’imaginaire, le thème des Ovnis polaires se combine avec celui des explorations secrètes des nazis visant à démontrer leur origine hyperboréenne pour donner naissance à une des théories conspirationnistes les plus étonnantes, celles des Ovnis nazis cachés dans l’Antarctique... Le vaste sujet des Ovnis nazis fut amorcé par le roman de science-fiction de Robert Heinlein Rocket Ship Galileo en 1947 (dont le film Iron Sky se nourrira encore 65 ans plus tard), l’année même des premières mentions aux «objets volants non identifiés», puis, par un article de Giuseppe Belluzzo paru dans Il Giornale d'Italia (24 mars 1950)25. Parallèlement, le mythe de la survie de Hitler prenait dès 17 juillet 1945 une tournure polaire: le journal argentin Crítica «informait» que le Führer et sa compagne Eva Braun avaient été déposés par un U-530 en Antarctique où s’érige un «nouveau Berchtesgaden». Fasciné par ce «scoop», le Chilien Miguel Serrano accompagna une expédition en Antarctique en 1947 et cristallisa le mythe de la survie polaire dans un célèbre volume, Adolf Hitler, el Último Avatãra (1984). «According to Miguel Serrano, the Germans found [in Antarctica] a way of communication with the Hollow Earth and its secret cities, where the First Hyperboreans had taken refuge from the disaster that reversed the Poles. There a secret base was prepared during the war days, and thither Adolf Hitler escaped in a vimana (flying saucer plane) to direct the "estoric war" to this day», résume Godwin (p. 127).

Le thème atteint son apothéose dans le thriller de W. A. Harbinson Genesis (1980), combinant de la figure vernienne du «Maître du monde» avec celui des Ovnis nazis du refuge polaire, ainsi que dans Opération Orth de Jean Robin (1989) où le «nouveau Agartha» abrite, dans un vaste complexe technologique souterrain d’où sortent les inévitables vimanas, les phalanges de l’Ordre Noir qui attendent, après la mort de Hitler dans ce refuge (en 1953, allez savoir pourquoi), la venue de «Celui Qui Doit Venir». Ces théories, affirmées par divers nostalgiques tels Ernst Zündel, le polémique révisionniste/néonazi Canadien, circulent désormais allègrement sur la Toile, ce parfait disséminateur de toutes les conspiranoïas. Épistémè flottante du Web, ce retour du refoulé d’une pensée magique (voire «sauvage») à l’âge des ruines de la déconstruction constitue une sorte de négatif hégélien de l’âge de l’information où tout devient, du même coup, désinformation selon le principe orwellien de la novlangue. À la croisée du relativisme épistémologique et du surinvestissement herméneutique voici advenu, étrange alliance des théories du complot de l’ultra-gauche et de l’extrême droite, «l’âge de l’hyper-soupçon» (notamment médiatique). La liste de liens est ici virtuellement inépuisable, proliférant dans des sites tels que prisonplanet.com, propagandamatrix.com, davidicke.com, disclosureproject.org ou leur équivalent hispanique rafapal.com (supposément le blog le plus consulté dans toute la blogosphère nationale, mais n’est-ce encore qu’un énième écran de fumée –«cover up» du «cover up» dans une boucle potentiellement infinie?).

La vogue des Ovnis nazis, telle qu’on la trouve par exemple synthétisée sur Wikipédia, s’inscrit ainsi dans la multitude de mythes qui témoignent  de la dissolution du vraisemblable qui accompagne le «meurtre parfait» diagnostiqué par Baudrillard comme ultime déréalisation du réel. Quantité de «documentaires» sur la question, tels que le Russe «Third Reich - Operation UFO» (2006) montrent, de façon éclatante, que toute image est désormais «impure» et relève du simulacre (toute illusion mimétique ne pouvant que disparaître à l'heure du photoshop), tandis que le thème de la réalité manipulée devient, sous l'influence de la science-fiction (et notamment de l'œuvre visionnaire de P. K. Dick, qui imagina ce futur alternatif régi par l’Axe qu’est Le Maître du Haut Château) le leitmotiv de la fiction et de la philosophie contemporaine.

Curieusement, à ce jour, personne n’a songé à rapprocher, par un ultime tour d’écrou de la pensée conspiranoïaque, ces étranges réfugiés des Pôles de son plus célèbre habitant, voire monarque. Vu le «pôle magnétique» de l’imaginaire que constitue le «point blanc sur la carte» ultime qu’est le Pôle (malgré sa cartographie précise et sa satellisation désormais accessible sur Google Earth) il n’est pas étonnant que le domaine mythique du Père Noël s’y situe. Santa Claus, déformation du Sinterklaas (saint Nicolas) néerlandais, est comme on sait largement inspiré de Julenisse, un lutin nordique qui apporte des cadeaux, à la fête du milieu de l'hiver, la Midtvintersblot, ainsi que du dieu celte Gargan (qui inspira le Gargantua de Rabelais) et du dieu viking Odin, qui descendait sur terre pour offrir des cadeaux aux enfants scandinaves (et auquel nombre d’aryanosophes vouaient un certain culte): «The appearance of Santa Claus or Father Christmas, whose day is 25th of December, owes much to Odin, the old blue-hooded, cloaked, white-bearded Giftbringer of the north, who rode the midwinter sky on his eight-footed steed Sleipnir, visiting his people with gifts. … Odin, transformed into Father Christmas, then Santa Claus, prospered with St Nicholas and the Christchild became a leading player on the Christmas stage»26.

En 1879, l’illustrateur Thomas Nast révéla que son habitat naturel était le Pôle magnétique du Nord, centre des aurores boréales, situé à l’époque au Canada. La localisation exacte est toutefois restée incontestée. Selon les Norvégiens il habite à Drøbak, à 50 km au sud d'Oslo. Pour les Suédois, c'est à Gesunda, au nord-ouest de Stockholm, et pour les Danois au Groenland. Les Américains considèrent qu'il habite au pôle Nord, mais en 1927 les Finlandais ont décrété que le père Noël ne pouvait pas y vivre, car il lui fallait nourrir ses rennes: sa résidence fut donc fixée en Laponie, au Korvatunturi puis, cette région étant un peu isolée, près de la ville de Rovaniemi (qui abrite désormais un Village du Père Noël). Le Canada, ainsi que les États-Unis (North Pole, Alaska, ZIP code 99705) l’ont même pourvu d’un code postal en 1994, le très approprié «H0H 0H0» et le ministre de Citoyenneté, Jason Kenney, en a même fait officiellement un citoyen canadien le 23 décembre 2008 (peut-être la plus grande opération d’appropriation de la figure depuis le «putsch» de Coca-Cola, qui lui imposa ses couleurs) 27. Enfin, selon la célèbre chanson de Joseph (Pierre Laurendeau), reprise par Les Colocs, «Le Père Noël c't'un Québécois» (en 1953, Réal Rousseau et Jacques T. Melchers construisirent même sa résidence d'été à Val-David, où il reviendrait religieusement se reposer).

L’on connaît le problème physique qui affecte cette créature bien-aimée. À savoir, le défi d’atteindre les 1.046 kilomètres par seconde, 3.000 fois la vitesse du son, pour pouvoir visiter en une nuit magique les 91, 5 millions de maisons abritant les 375 millions d'enfants qui attendent avec impatience leurs 321.300 tonnes de cadeaux (en sachant qu’il ne desservit pas les populations musulmanes, hindoues, juives et bouddhistes)28… Or, comment se fait-il que personne n’ait encore songé à faire le rapprochement avec ces prodigieux instruments qui se trouvent dans son domaine même, ces Ovnis nazis des bases polaires? Celui qui fut autrefois connu sous le nom de Odin, retrouverait ainsi ses sectateurs pour transformer leur message de haine en une prodigieuse festivité qui, bien que totalement récupérée par le capitalisme marchand, réanime, pour une nuit, les mirages polaires de la cornucopée primordiale des Bienheureux Hyperboréens.

Joyeux Noël!

 

Vous pouvez aussi écoutez De Thulé au Père Noël, en passant par les ovnis nazis.

 

  • 1. Le résumé de l’œuvre dans la Bibliothèque de Photius reste le document le plus précieux qui nous reste de cet illustre ancêtre des voyages extraordinaires http://remacle.org/bloodwolf/erudits/photius/diogene.htm
  • 2. «De son côté, Aristée, fils de Caystrobios, de Proconnèse, dans un poème épique [Arimaspées Ἀριμάσπεια Arimáspeia], raconte que, possédé de Phébus, il alla chez les Issédons, qu'au-dessus des Issédons habitent les Arimaspes, hommes qui n'auraient qu'un œil; au-dessus des Arimaspes, les griffons gardiens de l'or; au-dessus des griffons, les Hyperboréens qui s'étendent jusqu'à une mer; que, sauf les Hyperboréens, tous ces peuples, à commencer par les Arimaspes, font constamment la guerre à leurs voisins; que les Issédons furent chassés de chez eux par les Arimaspes, les Scythes par les Issédons; et que les Cimmériens, qui habitent la côte de la mer du Sud, sous la pression des Scythes, abandonnèrent leur pays. Ainsi, lui non plus n'est pas concernant ce pays, d'accord avec les Scythes.» Hérodote, Enquête, IV, 14, trad. Ph. E. Legrand.
  • 3. Umberto Eco, Histoire des lieux de légende, Flammarion, 2013, p. 225
  • 4. Ibid,p. 242
  • 5. 11e livraison, p. 356
  • 6. Id, p. 357
  • 7. Warren, 1885, pp. 15, 264 et 285
  • 8. M. Meurger, Lovecraft et la SF, Encrage, vol  2, p. 25
  • 9. Helena Blavatsky, The Secret Doctrine [1888] Pasadena, CA: Theosophical University Press, 1977, 2:401
  • 10. Helena Blavatsky, La doctrine secrète (1888), t. III: Anthropogenèse, trad. de l'an., Adyar, p. 3-11
  • 11. Id, II, p. 774
  • 12. Id, II, p. 205
  • 13. Cit in J. Godwin, ArktosThe polar myth in Science, Symbolism, and Nazi Survial, Kempton, Adventures Unlimited Press, 1996, p. 43
  • 14. Id, p. 43
  • 15. Id, p. 50
  • 16. Pour toutes ces questions, souvent teintées de sensationnalisme conspiranoïaque, la référence incontournable reste le livre de N. Goodrick-Clarke The Occult Roots of Nazism, Wellingborough, Aquarian Press, 1985. Je me permets aussi de renvoyer, sur un plan purement ludique, à mon thriller historico-ésotérique Los Círculos (Barcelona, Saymon, 2010)
  • 17. J. Godwin, op cit, p. 57
  • 18. Cit in U. Eco, op cit, p. 245
  • 19. V. U. Eco, op cit, p. 368 et Godwin, op cit, p. 98
  • 20. Cit in J. Godwin, pp. 101-102
  • 21. L. Guillaud, L'Aventure mystérieuse de Poe à Merrit ou les orphelins de Gilgamesh, Liège: Éditions du CÉFAL, 1993, pp. 14-15
  • 22. Id, ibid
  • 23. U. Eco, op cit, p. 398
  • 24. U. Eco, op cit, p. 396
  • 25. On trouve une introduction assez détaillée au sujet dans Saturday Night Uforia.
  • 26. Margaret Baker,  Discovering Christmas Customs and Folklore: A Guide to Seasonal Rites Throughout the World, page 62. Osprey Publishing, 2007 [1962], p. 62. Voir aussi McKnight, George Harley, St. Nicholas: His Legend and His Role in the Christmas Celebration and Other Popular Customs, G. P. Putman's sons. & Springwood, 1917, pp. 24-26, 138-139.  Charles Fruehling,  "If Santa Wuz Black: The Domestication of a White Myth", Studies in Symbolic Interactions Series, v. 33, Emerald Group Publishing, 2009, pages 243-244.
  • 27. "The Government of Canada wishes Santa the very best in his Christmas Eve duties and wants to let him know that, as a Canadian citizen, he has the automatic right to re-enter Canada once his trip around the world is complete”. Toronto Sun, 23/12/2008
  • 28. Ces calculs, bien connus des internautes, sont résumés dans “The Physics of Santa Claus”