Remember, remember, the 5th of November — aux sources iconographiques de l’hacktivisme contemporain

Remember, remember, the 5th of November — aux sources iconographiques de l’hacktivisme contemporain

Soumis par Samuel Archibald le 24/04/2012

 

Un visage pour la résistance

Je ne me propose pas ici de faire une critique sauvage des membres d’Anonymous, j’aurais bien trop peur que mon ordinateur explose. Je ne voudrais pas non plus tourner en dérision l’emploi du masque de Guy Fawkes par les membres d’Occupy et autres Indignados, parce qu’il me semble se jouer là quelque chose de trop important pour le réduire, dans le rôle du vieux grincheux prématuré, à un effet de mode. Comme tout geek qui se respecte, cependant, je suis spontanément irrité lorsqu’une chose que je connais bien est recyclée à grande échelle par des gens qui, je le soupçonne, la connaissent moins bien que moi. C’est ce qu’on pourrait appeler le syndrome du t-shirt des Ramones.

Derrière cette irritation d’apparat se cache probablement une interrogation plus profonde. Il n’y a pas à en discuter, depuis 2008, le masque de Guy Fawkes est devenu l’image d’Épinal de la résistance dans les sociétés néolibérales, dépassant, remplaçant et même phagocytant la fameuse photo du Che par Alberto Korda qui tenait ce rôle depuis les années 60. Or, comme toute image omniprésente dans notre iconosphère globale, comme tout symbole massivement distribué, instrumentalisé et récupéré, le masque de Guy Fawkes perd en radicalité d’expression, presque proportionnellement, ce qu’il gagne en puissance d’exposition. Plus il évoque, moins il signifie. À mon sens, le rôle du théoricien de la culture populaire aujourd’hui est précisément de se demander d’où viennent les images, au verso de leur ubiquité sans origine.

Dans l’adaptation cinématographique de V for Vendetta, V affirme: «Beneath this mask there is an idea, Mr. Creedy, and ideas are bulletproof.»

Ce que je veux faire, maintenant, c’est me demander: mais quelle idée, justement?

 

Surveillance et contrôle

Remember remember the Fifth of November
The Gunpowder, treason and plot.
I see no reason why the gunpowder treason
Should ever be forgot...

C’est l’un de mes débuts préférés en bédé, peut-être parce qu’il constitue l’un des premiers détournements radicaux de la figure du superhéros. La scène est archi-classique: dans une impasse, au milieu d’une métropole inhumaine, une demoiselle en détresse est attaquée par des individus à la mine patibulaire et secourue in extremis par un justicier masqué. Tout de suite, des dissonances apparaissent. Réduite à un état d’extrême pauvreté la jeune femme n’est pas là pour apporter des fleurs à sa grand-mère malade, mais pour se prostituer. Ses agresseurs ne sont pas des petits malfrats, mais des policiers, et la menace qu’ils font planer sur elle est énoncée de façon anormalement brutale: ils vont, au nom de la loi, la violer et la tuer. Le héros lui-même ne se contente pas de laisser ses assaillants derrière lui, dans une toile d’araignée suspendue à un lampadaire. Il tue plusieurs d’entre eux et, pour qu’on comprenne à quel genre de client on a affaire, il fait exploser le Parlement de Londres quelques pages plus loin.

This is not your daddy’s Spiderman.

V, puisque c’est son nom, aime aussi saupoudrer ses phrases de citations shakespeariennes et d’allitérations et, bien sûr, il porte un masque de Guy Fawkes, ce terroriste avant la lettre, qui essaya de faire exploser le Parlement anglais en remplissant ses caves de poudre à canon, le 5 novembre 1605. Arrêté puis torturé, Guy Fawkes finit par révéler le nom de ses complices, mais non sans avoir impressionné pendant plusieurs jours, de par sa résistance aux interrogatoires, ses geôliers et le Roi lui-même, qui lui trouva «une résolution digne des Romains»1. Fawkes faisait partie d’un groupe de catholiques persécutés, déçu de constater que leurs droits n’allaient pas s’améliorer dans le passage de pouvoir entre la très peu délicate Élizabeth à Jacques 1er.

Dans le monde de V for Vendetta (la bédé), cet étrange accoutrement constitue d’abord et avant tout un délit de mémoire: dans la dystopie totalitaire imaginée par Alan Moore et David Lloyd, comme dans celles de Huxley, Orwell et Bradbury, le pouvoir s’appuie sur une sorte d’amnésie culturelle collective. V, de par son apparence même, se fait le rappel d’un geste extrême posé en des temps extrêmes, mais passé aux oubliettes de l’histoire sélective.

L’adaptation cinématographique de James McTeigue, sorti en 2006, effectue elle-même le rappel, dans nos démocraties libérales, de cette fiction anarchiste publiée dans les années 1980, au milieu d’une grande vague de conservatisme dans les sociétés anglo-saxonnes. Le masque de Guy Fawkes réactualisé par V for Vendetta fait la liaison entre trois états du pouvoir politique: le pouvoir souverain pour Fawkes lui-même, les institutions disciplinaires pour le V de la fiction, et les sociétés de contrôle pour nos Anonymous et Indignés contemporains: d’abord le pouvoir monarchique posé en absolu; ensuite, une tendance historique à faire de l’homme un animal prévisible à travers la concentration, aussi bien politique qu’architecturale, des êtres2; et finalement, un pouvoir plus diffus, où sont offertes de nouvelles libertés, mais où s’institue un contrôle plus souterrain, plus doux en apparence, mais probablement, à terme, plus pervers. Deleuze écrit:

C’est certain que nous entrons dans des sociétés de «contrôle», qui ne sont plus exactement disciplinaires. Foucault est souvent considéré comme le penseur des sociétés de discipline, et de leur technique principale, l’enfermement (pas seulement l’hôpital et la prison, mais l’école, l’usine, la caserne). Mais en fait, il est l’un des premiers à dire que les sociétés disciplinaires, c’est ce que nous sommes en train de quitter, ce que nous ne sommes déjà plus. Nous entrons dans des sociétés de contrôle, qui fonctionnent non plus par enfermement, mais par contrôle continu et communication instantanée3.

Entre Guy Fawkes et V, comme l’écrivait Foucault, «[l]e châtiment est passé d’un art des sensations insupportables à une économie des droits suspendus.» (1975: 18) Guy Fawkes était un assassin en puissance et un terroriste, répondant aux persécutions religieuses sous le règne de Jacques 1er par un geste désespéré. Cela lui valut, d’ailleurs, une punition exemplaire: il fut torturé avant d’être pendu, traîné et démembré (hanged, drawned and quartered). V est un terroriste et un meurtrier, dont les actions sont légitimées à la fois par leur vieux motif feuilletonesque de la vengeance et par sa résistance à un ordre conservateur totalitaire. Pour V, le personnel coïncide rigoureusement avec le politique, et la fin justifie les moyens.

Qu’en est-il des Guy Fawkes d’aujourd’hui, qui ont à affronter un pouvoir beaucoup plus diffus, insidieux et labile?

 

Versions de V
Les deux V for Vendetta proposent des versions fort différentes, voire opposées, du personnage de V, qui semblent avoir chacune leur influence particulière sur la postérité du masque. On peut le constater en observant une scène pivot des deux récits, où V pirate le signal télévisuel afin de s’adresser à la nation endormie.
V for Vendetta le film est une fantaisie révolutionnaire hollywoodienne où V apparaît comme un Superman de gauche, décidé à rassembler autour de lui les majorités silencieuses afin de restaurer la démocratie perdue. Son discours sur les ondes est, principalement, un plaidoyer en faveur d’un retour des libertés individuelles. Il se termine par un rendez-vous, un an plus tard, devant le parlement. V y accuse brièvement le peuple de son apathie, pour l’excuser immédiatement.

Dans la même scène, le V de Moore et Lloyd, s’adresse aux masses en filant la métaphore d’un directeur de compagnie semonçant un employé. Je permets d’en reproduire ici, au long, la traduction:

Je suppose que vous vous demandez pourquoi je vous ai appelé ici ce soir.
Ce que nous ne sommes pas entièrement satisfait de vos performances des derniers temps. La qualité de votre travail est allée en diminuant récemment et, j’en ai peur, nous envisageons de plus en plus souvent de vous laisser partir.
Oh, je sais, je sais. Vous travaillez pour nous depuis longtemps. Presque dix mille ans, en fait. […] N’allez pas vous imaginer que j’ai oublié vos brillants états de service et  vos contributions remarquables à cette compagnie. La maîtrise du feu, l’invention de l’agriculture et de la roue… c’est une liste impressionnante, je ne le nie pas.
Mais, en toute franchise, nous avons eu beaucoup de problèmes aussi, et plusieurs sont entièrement votre faute. Ils viennent de votre incapacité à fonctionner à l’intérieur de cette entreprise. Vous semblez incapable d’assumer la moindre vraie responsabilité, incapable d’être votre propre patron. Et Dieu sait pourtant que vous avez eu toutes les occasions de le faire. La promotion vous a été offerte encore et encore, mais, à chaque fois, vous l’avez refusée: «Je pourrais jamais faire tout le travail, chef» avez-vous répondu. «Je connais ma place.»
Soyons francs: Ça ne vous intéresse même pas d’essayer, n’est-ce pas? […] En plus, je ne voulais pas aborder la question, mais j’ai entendu aussi plusieurs rumeurs fort dérangeantes à propos de votre vie personnelle. […] J’ai ouï-dire que vous étiez incapable de vous entendre entre époux. J’ai entendu dire que vous vous disputiez. On m’a parlé de cris. De violence, aussi. Je sais hors de tout doute que vous faites invariablement du mal à ceux que vous aimez, à ceux que vous ne devriez pas blesser du tout.
Et que dire des enfants? Ce sont toujours eux qui souffrent le plus, vous le savez aussi bien que moi. Pauvres petits. Que peuvent-ils faire de tout ça? Que peuvent-ils faire de votre brutalité, de votre désespoir, de votre lâcheté et de tous vous préjugés si chèrement entretenus? Tout ceci est loin d’être glorieux, n’est-ce pas? Et tout ne peut être mis sur le dos d’une mauvaise gestion, même si, il faut bien le dire, la gestion a été horrible! Nous avons eu notre lot d’escrocs, de fraudeurs, de menteurs et de fous qui ont pris des décisions catastrophiques par centaines. C’est un fait. Mais qui a élu ces gens-là? C’était vous! Vous les avez nommés! Vous leur avez donné le pouvoir de décider à votre place!
[…] Vous avez encouragé ces incompétents qui ont fait de votre vie un gâchis. Vous avez accepté sans broncher leurs ordres insensés. Vous le avez permis de remplir votre lieu de travail avec des machines dangereuses et incontrôlables.
Tout ce que vous aviez à faire, c’est dire «Non».
Vous n’avez pas de colonne vertébrale.
Vous n’avez pas de fierté.
Vous n’êtes plus depuis longtemps un atout pour cette compagnie. Je serai généreux cependant. Je vous accorde dès aujourd’hui deux ans afin de me montrer quelques améliorations dans votre travail. À la fin de ce délai, si vous êtes toujours incapables de mener seul votre barque, vous serez congédiés.

Ce monologue, qui est à la fois un réquisitoire et un ultimatum adressé aux masses, indique la différence fondamentale entre le V du cinéma et le V original: le premier est un résistant démocrate un tantinet romantique, le second est un anarchiste libertaire. Le premier adresse des maigres reproches à une foule encadrée par la fiction (son discours s’adresse principalement aux citoyens du film), alors que le second lance à l’humanité entière une harangue qui déborde copieusement du cadre de la fiction. C’est une autre grande radicalité de V for Vendetta: la bédé met en place une dystopie qui n’est pas nostalgique d’un état présent de la lecture, entendons par là que son monde n’est pas présenté comme une version dégradée du nôtre visant à nous faire apprécier notre présent. Ce que V reproche au citoyen de son Londres futuriste, il le reproche aussi à nous.

Je noterais deux autres différences significatives:

1. le scénario des frères Wachowski néglige entièrement l’aspect le plus high-tech du roman graphique des années 80. L’un des grands coups de théâtre de la bédé est bien sûr le moment où l’on apprend que V a hacké Fate, l’ordinateur central qui préside aux destinées des habitants de la dictature anglaise. V for Vendetta est donc l’un des premières grandes fictions populaires à avoir replié l’une sur l’autre la figure du révolutionnaire et celle du hacker. Cette hybridation n’est pas reprise dans le film, quelqu’un chez Warner Bros ayant dû juger que les Wachowski avaient poussé le bouchon assez loin dans The Matrix.

2. À la fin de la bédé, V accomplit la destruction totale des infrastructures du pouvoir et laisse son identité et son rôle d’éducateur à Evey Hammond. V croit que du chaos ainsi produit surgira un véritable Ordnung anarchiste, un ordre immanent et sans chefs qui s’exerce déjà, par exemple, dans les communautés d’Amish et de Mennonites. À la fin du film, tous les citoyens sont encouragés par V à revêtir le masque de Guy Fawkes et la destruction du Parlement provoque un véritable soulèvement populaire et le renversement immédiat du régime en place.

De ces deux différences, qui témoignent de deux postures distinctes, découlent les deux principales récupérations actuelles du masque de Guy Fawkes, qui pèchent toutes les deux, parfois, par une tendance à simplifier les enjeux.

D’un côté, les Anonymous. Qui se reconnaissent dans la figure du terroriste hackeur mais défendent au premier chef une liberté parfois plus intéressée que celle de V: une liberté numérique plutôt que philosophique et spirituelle. Ils aiment aussi pratiquer un terrorisme numérique en respect de la maxime jeffersionnienne, qui est à la fois une des grandes répliques du film et une phrase plutôt puérile: «People shouldn’t be afraid of their government. Governments should be afraid of their people.»
De l’autre, les Indignés en tout genre. Qui reprennent l’aspect collectif de la résistance incarnée par V dans le film, mais peuvent pécher par excès de romantisme social comme dans le film de McTeigue, qui est plus proche en définitive d’un hybride de la Belle et la Bête et des Misérables en version comédie musicale que de la bédé d’Alan Moore.

En cette polarité, le masque de Guy Fawkes se fait le révélateur du coup le plus vicieux qu’ait réussi le pouvoir dans nos sociétés néolibérales: celui d’avoir convaincu les gens qui combattent pour la liberté et ceux qui combattent pour l’égalité qu’ils luttaient pour deux causes différentes4. Il est évident que de défendre becs et ongles les droits des individus à jouir librement d’Internet n’est pas travailler à l’égalité et à la liberté en leur sens le plus fondamental. Il est évident aussi que de porter en effigie un visage qui, dans toutes ses incarnations, historiques et fictionnelles, a symbolisé la résistance à un pouvoir totalitaire et meurtrier, ce n’est pas réfléchir à la nature particulière du pouvoir tel qu’il s’exerce aujourd’hui. En ressortir à de grands croque-mitaines du siècle dernier, invoquer aujourd'hui Staline, Hitler ou Big Brother, c’est faire d’étranges honneurs à des gens qui ne sont au final que de petits escrocs, et qui ne tuent à peu près personne, sinon des communautés entières à petit feu. À cet égard, l’avenir des mouvements protestataires en Occident se jouera sur deux facteurs: la volonté des hackers à défendre autre chose que leur propre liberté et la capacité des Indignés contemporains à éviter le piège du romantisme révolutionnaire qui fait espérer, rêvasser et pleurnicher là où on devrait être en train de mettre au point des tactiques et fomenter des plans. L’anecdote récemment rapportée d’un membre d’Occupy qui a filmé sur son iPhone les exactions d’un policier particulièrement agressif, avant d’en appeler à Anonymous pour diffuser sur Internet ses renseignements personnels, pourrait figurer ainsi le début d’une résistance propre au XXIe, où des violences numériques et identitaires pourront s’exercer contre la force, répressive et économique, des états et des intérêts qu’ils servent. Qui de mieux, à cet effet, que l’antihéros de la bédé pour procéder à la réunion des deux pôles? Il se fait lui-même signe composite, contradictoire et complexe: il porte un masque de catholique sur des oripeaux de puritain.

 

Pour une politique de l’anonymat
En définitive, l’utilisation du masque de Guy Fawkes pose deux questions fondamentales, la première aux sociétés de contrôle, la deuxième à ceux qui s’y opposent et qui y militent.
La première question est celle de l’anonymat comme moyen contemporain du politique. Si l’état a, aujourd’hui comme hier, le monopole de l’usage légitime de la force (pour reprendre la formule de Max Weber), l’anonymat masqué apparaît comme une tactique efficace afin de faire tomber le masque des forces répressives qui ont, comme tout un chacun de nos jours, le devoir de négocier un compromis avec l’opinion publique. Et cela, pas seulement en ce que le policier pétera parfois les plombs devant un iPhone à cause de facéties du manifestant anonyme. À un niveau fondamental, l’anonymat s’impose à nos sociétés libérales comme une double contrainte: il donne à l’individu, dans la sphère publique, une liberté qu’elles ne peuvent se permettre ni de réprimer ni de tolérer entièrement5. Tolérer le militantisme masqué, c’est autoriser l’individu à ajouter son nombre à l’action collective sans fournir d’identité et donc sans se prêter au contrôle. Exiger que l’action militante s’effectue à visage découvert, comme on l’a fait récemment en France et au Royaume-Uni, c’est bien sûr reconnaître que l’état se réserve le droit de retourner vers l’individu les conséquences de toute action collective, et donc, pour l’état, avouer qu’il est toujours, en sous-main, un organe de surveillance et de discipline.

La deuxième question est celle, très léninienne, du Que faire? En déléguant à l’opinion publique le rôle de grand tribunal de la démocratie directe, les sociétés de contrôle ont rendu très délicate, pour les individus comme pour les groupes, la question des moyens justifiables de l’action. Les membres d’Anonymous détiennent une partie de la solution, le hacking représentant à bien des égards une réponse parfaite à la violence économique bénigne. Bien entendu, comme cette violence n’est pas toujours, justement, bénigne, et que ses conséquences ne sont pas que symboliques, sa contestation ne peut-être que numérique ou virtuelle.

La différence irréductible entre les deux V devient, à ce chapitre, cruciale. L’un encourage le soulèvement populaire pour renverser le pouvoir en place, se faisant l’opérateur d’une révolution aussi pacifique qu’improbable6. L’autre s’en prend directement au régime totalitaire et corrompu avant de forcer, par sa destruction, les citoyens à affronter leur liberté et leur responsabilité. Opération de séduction symbolique des masses, dans un cas, désobéissance civile et action directe dans l’autre.

Illustrons ce dilemme par un exemple imaginaire. Que faire quand un gouvernement, appelons-le Parti Libéral du Québec, place un mouvement, appelons-le les Étudiants contre la hausse des frais de scolarité, dans un piège parfait où toute manifestation socialement acceptable sera sur le gouvernement sans effet, et où toute action plus virulente fournira des munitions aux laudateurs serviles du pouvoir dans leur stratégie concertée de désinformation du public (appelons ces cireurs de chaussures, toujours hypothétiquement, Stéphane Gendron, Richard Martineau et André Pratte)? Que faire quand le premier ministre, appelons-le John James, délègue à une ministre le rôle d’ignorer complètement le mouvement populaire à l’aide de pirouettes sémantiques et de mauvaise foi doucereuse? Que faire lorsque celle-ci, révélant qu’on ne lui a pas appris à l’école à éviter sophismes et oxymorons, affirme se montrer à l’écoute des majorités silencieuses? Que faire, donc, aujourd’hui, quand, pour un état, représenter les majorités silencieuses signifie seulement s’appuyer sur le confort et l’indifférence d’une portion affligeante de l’électorat pour diriger n’importe comment? Ménager les majorités silencieuses et implorer leur appui afin de supplier le gouvernement d’accorder un peu d’attention aux étudiants, ou bien agir sans elles et malgré elles, à le faire plier?

Personnellement, je n’ai pas de réponse, mais le V d’Alan Moore peut répondre à ma place. Dans une scène en parallèle de V for Vendetta, V dialogue avec Evey Hammond tandis qu’ailleurs dans la ville, un début soulèvement est tué dans l’œuf lorsqu’un policier abat sauvagement une émeutière d’une balle dans la tête. V commente: «It does not do to rely too much on silent majorities, Evey, for silence is a fragile thing. One loud noise, and it’s gone.» La haine à micro qui vitupère sur les ondes, les bottes qui frappent l’asphalte et les fusils qui tirent des balles de plastique font beaucoup de bruit, c’est vrai. V évoque toutefois un peu plus loin un autre genre de vacarme susceptible de dissiper à la fois le silence des majorités et le rire grotesque de John James: «Our masters have not heard the people’s voice for generations, Evey. And it is much, much louder than they care to remember.» 

remember_remember1.png

remember_remember1.png, par Sarah Grenier-Millette

 

  • 1. cf. A. Fraser, The Gunpowder Plot: Terror and Faith in 1605, Phoenix, 1996, p. 208–209.
  • 2. cf. Michel Foucault, Surveiller et punir. Naissance de la prison, Gallimard, 1975.
  • 3. G. Deleuze, «Le devenir révolutionnaire et les créations politiques» (entretien avec Toni Negri), 1990. Consultable ici. [http://multitudes.samizdat.net/Le-devenir-revolutionnaire-et-les]
  • 4. C’est un coup qu’on a réussi, à bien des égards, en dissociant valeurs morales et valeurs financières, afin de permettre à des politiciens qui sont, économiquement, des néolibéraux purs et durs, de poser plus ou moins adroitement aux conservateurs. Prôner des valeurs rétrogrades et attaquer les droits acquis, dans les sociétés néolibérales, n’est devenu qu’un moyen parmi d’autres de détourner l’attention d’une déréglementation économique et d’un pillage des ressources généralisé. On force ainsi les individus à des micro-mobilisations, nécessaires afin de défendre leurs droits de minorités sexuelles, ethniques et religieuses (tout en rendant, dans la mesure du possible, les intérêts de ces groupes opposés et contradictoires). La meilleure façon de décrire cette dynamique propre aux sociétés de contrôle serait sans doute d’inverser les termes dans la vieille maxime: «You can fool some people sometimes, but you can’t fool all the people all the time». Au sein de sociétés qui découragent les grandes mobilisations collectives, mais qui favorisent le lobbying, les groupes de pression et les recours juridiques à la carte, c’est l’inverse qui est vrai: You can’t fool some people sometimes, but you can fool all the people, all the time.
  • 5. Ici, je me voudrais de ne pas en référer à l'essai Foucault Anonymat d'Erik Bordeleau (Le Quartanier, 2012), qui creuse cette question évoquée chez Foucault devant notre contemporain politique.
  • 6. Rappelons qu’à la fin du film, les policiers du régime totalitaire, voyant déferler dans les rues la foule masquée et ne disposant plus de chefs pour leur donner des ordres, déposent spontanément les armes pour se joindre à la foule. C’est qui est une très jolie fable.