Morts et résurrections : Les livres de Batman (1)

Morts et résurrections : Les livres de Batman (1)

Soumis par Camille Baurin le 01/10/2012

 

Batman: The Return of Bruce Wayne
 
Batman: The Return of Bruce Wayne

Batman: The Return of Bruce Wayne, par Grant Morrison

En juillet 2010 paraît le premier numéro de la série limitée The Return of Bruce Wayne, point d’orgue du parcours du scénariste Grant Morrison sur l’univers de Batman. L’histoire s’ouvre sur une représentation de Bruce Wayne, au sortir d’une grotte, devant les yeux d’une tribu d’hommes préhistoriques (Ill.1). Le héros y apparaît torse nu et amnésique, incapable dans un premier temps de parler un langage intelligible. Dans sa main, il tient la ceinture jaune du costume de Batman, comme une forme de relique à laquelle s’accrocher. Plus loin dans le paysage, le vaisseau qui l’a amené jusque-là et dans lequel Bruce Wayne trouve d’autres vestiges d’un temps superhéroïque, lesquels se réduisent en cendres dès qu’il les touche: une cape de Superman, un projecteur de Batman… (Ill.2).

Autant d’objets dont il n’a pas souvenir, mais dont il sent la portée, comme les indices d’une existence tout autre. The Return of Bruce Wayne: l’histoire en six épisodes d’un Bruce Wayne projeté dans le passé, alors que tout le monde le croit mort, et qui, en traversant les époques, de la Préhistoire au XXe siècle, prépare plus ou moins consciemment sa décision future d’être Batman, transformant son choix originel en subtile destinée et son double superhéroïque en objet de culte.

Cette apparition du héros presque virginal, immaculé, constitue l’intersection de deux trajectoires dessinées par Grant Morrison pour Batman. Le scénariste est arrivé sur la série éponyme en 2006 et n’a eu de cesse depuis de travailler cette matière et de la faire proliférer en créant toutes sortes de titres parallèles: Batman & RobinReturn of Bruce WayneBatman Inc. … Une machine sérielle qui reflète l’ampleur de son travail: le retour de Bruce Wayne dans le passé, c’est la première étape d’une renaissance, la marque d’une reconstruction qui succède à une longue période de déchéance décrite dans un story-arc au nom évocateur, «Batman R.I.P.». En quelques années, Grant Morrison a intégré en un même run sur Batman deux mouvements narratifs qui empruntent fortement aux outils relevés par les théories de la métafiction. Depuis Watchmen, la réflexivité n’a eu de cesse de nourrir la problématisation du superhéros dans les comics contemporains, à l’image, entre autres, du faux superhéros de Kick-Ass ou de la richesse intertextuelle de Planetary. Par là, elle a donné naissance à un métalangage spécifique, distinct de l’aventure superhéroïque comprise comme langage-objet: «Le langage-objet, c’est la matière même qui est soumise à l’investigation logique; le métalangage, c’est le langage, forcément artificiel, dans lequel on mène cette investigation.1»

De la mise en crise à la renaissance en passant par le bilan d’une carrière superhéroïque, le récit de Morrison tisse continuellement un métadiscours sur l’histoire de Batman, de 1939 à nos jours. Non pas seulement une œuvre limitée à quelques épisodes, mais bien un récit de lecture de longue durée qui a su épouser les codes de la série infinie, celle qui se prolonge au-delà de ses conclusions pour s’étendre sur plusieurs années de narration. À l’inverse de Watchmen, par exemple, les travaux de Morrison interrogent la longévité d’un des superhéros les plus emblématiques, via une dimension réflexive qui permet d’en explorer les différentes tendances. Dès lors, on peut y discerner deux arcs distincts: la mise en crise avec «Batman R.I.P.» et la reconstruction avec The Return of Bruce Wayne. Deux arcs qui font de la réflexivité le moteur même de leur discours sur le superhéros et dont la conclusion permet d’apporter une réponse positive à la déchéance superhéroïque que le genre connaît depuis Watchmen et The Dark Knight Returns.

 

Black Casebook: mise en perspective des rapports entre hallucinations et réalité

Ces deux récits ont pour point commun de s’articuler autour de la mise en abyme d’un livre précis, la mise en abyme étant ici comprise comme «tout miroir interne réfléchissant l’ensemble du récit par réduplication simple, répétée ou spécieuse2». Un peu avant «Batman R.I.P.», Morrison évoque l’existence de «Black Casebook» (ou Dossiers Noirs) que Batman a rédigés depuis ses débuts pour recenser ses aventures: «All the things we’d seen that didn’t fit and couldn’t be explained went into the black casebook.3» Tandis que dans The Return of Bruce Wayne, alors qu’il ne cesse d’être transporté d’une époque à une autre, Bruce Wayne, amnésique, décide de rédiger ses péripéties dans un livre qu’il transmet à autrui dans l’espoir de le retrouver plus tard, dans une autre aventure. Et de fait, ces livres semblent liés en ce qu’ils incarnent chacun une facette d’un même métadiscours, reflétant à chaque fois la tendance du récit dans lequel ils prennent place.

Ainsi, les dossiers noirs, figures de l’inexplicable, resurgissent au moment même où Bruce Wayne, en proie à un délire traumatique, se réveille d’un combat qu’il a perdu contre trois différents doubles monstrueux de lui-même (Ill.3). 

Three Ghosts of Batman

Three Ghosts of Batman, par DC Comics

S’il s’avère par la suite qu’il s’agissait en réalité de policiers entraînés à prendre sa place au cas où il mourrait, Grant Morrison joue tout d’abord sur la possibilité d’une hallucination qui brise, le temps du récit, la cohérence d’un réel linaire: «A killer Batman with a gun, a bestial Batman on strength-enhancing drugs and […] the third sold his soul to the devil and destroyed Gotham. I was sure there were hallucinations, cautionary tales, visions of what I might have become in other lives.4» Déjà, dès le premier épisode que Morrison scénarisait, l’auteur faisait intervenir le motif du double puisque le Joker tuait par mégarde un individu déguisé en Batman et qu’il croyait être le vrai (Ill.4). En cela, Morrison reprend cette tendance métafictionnelle à confronter le superhéros à une multiplicité de versions de lui-même, jusqu'à faire basculer les frontières entre la réalité et ses possibles.

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Depuis sa première apparition en 1939, Batman est marqué par une double personnalité, entre sa vie civile de jeune milliardaire et sa croisade nocturne contre le crime, double personnalité qui apparaît peut-être de manière plus incisive que pour les autres justiciers. En effet, les auteurs ont développé au fil des années à partir de ce motif toute une thématique qui n’a eu de cesse de s’approfondir et de multiplier les perspectives. Dans Batman: Year One, Frank Miller développait l’idée selon laquelle le Bruce Wayne connu du public n’était en fait qu’une façade, le subterfuge d’un jeune homme insouciant et immature étant l’alibi idéal pour camoufler la réalité du projet Batman. Le scénariste, en inventant cette troisième personnalité, touchait là une des spécificités du héros par rapport aux autres membres du paradigme. Si la binarité du justicier a en général tendance à être exploitée dans son versant solaire, par exemple avec l’image stéréotypée d’un Superman s’envolant dans les airs, elle a toujours été pour Batman interrogée dans ses perspectives les plus sombres. Peut-être parce qu’il est le seul humain de sa communauté, l’image de Batman n’est pas celle de l’élévation superhéroïque, mais celle, à l’inverse, de l’enfouissement. Batman est le superhéros qui s’enfouit dans les bas-fonds de sa ville, il est celui qui saute d’un gratte-ciel, à rebours d’un mouvement ascendant, non pas pour s’envoler, mais pour atterrir dans le crime et la folie. Aussi, sa triple personnalité a permis à Miller et à ses successeurs d’interroger la psyché torturée d’un personnage qui va à l’encontre du superhéros traditionnel.

Morrison, en disséminant différents doubles du héros, en jouant de leur possibilité, de leur réalité et de leur portée hallucinatoire, estompe les contours du personnage et en fait une figure insaisissable qui évoque les problématiques sous-tendues par les Dossiers Noirs. Ainsi découvre-t-on au fil de ses épisodes un mystérieux lutin baptisé «Mini-Batman» ou encore le «Batman de Zur-En-arrh». Ces deux figures apparaissant mystérieusement lorsque le héros est en danger, leur seule présence pose la question de leur origine et des conditions de leur existence. «Mini-Batman» vient de l’«Espace B», cinquième dimension que Morrison a inventée pour Animal Man en 1988 et qui est décrite comme un lieu situé au-delà de la page, où le héros prend conscience de sa condition d’être fictif. Et de fait, lorsque Batman lui demandera s’il est véritablement un elfe issu de cette dimension ou s’il est juste un fragment de son imagination, le Mini-Bat n’aura qu’une seule réponse: «Imagination is the 5th dimension.»5

Le Batman de Zur-En-arrh joue encore davantage sur cette confusion entre hallucination et réalité. Après avoir participé à une expérience d’isolation spatiale afin de mieux comprendre la folie de ses ennemis, de la vivre totalement, Batman s’est créé cette personnalité de secours qui doit resurgir en cas de danger: «Batman thinks of everything. Batman even prepared for psychological attack with a backup identity, remember? He made a secret self to save him. The Batman of Zur-en-arrh.6»  Ces deux variantes n’ont pas été inventées par Grant Morrison, chacun étant apparu dans des aventures du superhéros lors du Silver Age7. Cependant ils sont réutilisés ici au service d’une prolifération de doubles qui thématise les rapports entre réalité et hallucination, jusqu’à complexifier la représentation elle-même, le vrai héros étant parfois indiscernable au milieu de ses jumeaux. En plus de cette multiplicité, à la fois interne et externe au héros, Morrison s’attache au débordement d’une de ces personnalités sur une autre. Par exemple, alors qu’il le prépare pour une sortie au grand jour, Alfred, domestique de Batman, entraînera ce dernier à redevenir Bruce Wayne: «Bruce Wayne should be more louche. Your posture reveals a man constantly on the defensive. […] And the voice shouldn’t be so deep and gravely.8»

Dans ce contexte, Batman devient rapidement une figure évanescente, tant sur le plan narratif que graphique: entre toutes ces personnalités et tous ces doubles, quand est-il le vrai Batman? Les Dossiers Noirs apparaissent comme la matérialisation de cette interrogation, en ce qu’ils questionnent la réalité, ce qui s’est vraiment passé, contre les délires hallucinatoires auxquels le héros est en proie. Le livre mis en abyme souligne la problématisation des rapports entre réalité et fiction, à l’image du carnet de Rorschach dans Watchmen ou de la duplication de 1985 dans les comics de Millar. Seulement ici, la mise en abyme ne sert pas à soutenir une mise en crise idéologique du justicier, mais vise plutôt à engager cette dimension réflexive sur la question de la longévité d’un personnage.

Batman: Zur-En-Arrh

Batman: Zur-En-Arrh, par DC Comics

Car les Dossiers Noirs, forme de magnum opus9, ne sont jamais que la chronique des aventures passées de Batman, celles qui ont paru au fil du vingtième siècle. Et de fait, quand Robin entrouvrira le carnet, le lecteur pourra apercevoir des images de bande dessinée aux couleurs vives représentant un Batman entouré des figures marquantes du Silver Age. Des images où tout semble plus simple, mais où, déjà, «la frontière entre réalité et fiction n’est pas plus épaisse qu’une feuille de papier à cigarette.10» (Ill.5) Ainsi, à l’instar du cynisme du Comédien de Watchmen ou des désillusions du Captain America d’Ultimates, ressuscité en plein 21e siècle, les Dossiers Noirs présentent la caractéristique d’ouvrir sur l’histoire du genre superhéroïque et d’en constater la déchéance, ainsi que l’écrit Batman lui-même: «How do I learn to think like these monsters I’ve chosen to fight?? And not let my mind be mangled out of all recognition in the process? 11»

Ces Dossiers, en exprimant le doute et la désillusion, amorcent une crise psychique qui conduira à la déchéance du héros dans «Batman R.I.P.». 

Batman R.I.P.

Batman R.I.P.

Morrison poursuit cette réflexion à travers le «supervilain» de cette saga, le docteur Hurt, qui, connaissant les  secrets du héros, choisit de remettre en cause l’origine même du personnage. Aussi réécrit-il le traumatisme fondateur du justicier, le meurtre des parents, en proclamant être son véritable père. Dès lors, les auteurs ne cessent de mettre en évidence cette parenté en le représentant habillé d’un sombre costume qui lui forge une silhouette jumelle, celle d’un Batman originel, d’un brouillon du justicier (Ill.6). Hurt va même jusqu’à dévoiler au maire de Gotham des photographies d’archive présentant les sombres secrets des parents de Bruce Wayne, et qui seront retransmises ensuite au commissaire Gordon, fidèle allié de Batman: «From left to right John Mayhew, Mangrove Pierce, Marsha Lamarr, Thomas Wayne [le père de Bruce] and faithful Alfred. The girl with the brain-dead expression and the needle tracks in the middle is Martha [la mère de Bruce Wayne].12» Mieux encore, le maire posera la question de la réalité du meurtre des parents: «Did you know Martha’s folk claimed Thomas Wayne had their daughter murdered and faked his own death? […] He might even still be alive for all we know.13» Le «ça a été14» de la photographie contre l’écriture vacillante d’un justicier aux multiples personnalités semble confirmer encore davantage l’incertitude que véhiculent les Dossiers Noirs.

La véracité de ces témoignages opère alors un mouvement de mise en crise qui touche à l’origine même du superhéros et à ses conditions d’existence. La disparition du héros à la fin de «Batman R.I.P.» en apparaît comme le paroxysme, la conclusion d’une déchéance qui entame la légitimité du superhéros. La dernière planche de cette saga fait retour en ce sens sur les quelques minutes qui ont précédé le meurtre des Wayne. Sortant du cinéma où il est allé voir Le masque de Zorro avec ses parents, le jeune Bruce Wayne se surprend à imaginer la réalité d’un tel justicier: «Imagine if Zorro came riding down the street right now on his horse!15» Point d’orgue de la destruction de Batman, la réponse du père: «I’m not so sure Gotham would welcome a masked man taking the law into his own hands, Bruce! The sad thing is they’d probably throw someone like Zorro in Arkham [un asile psychiatrique situé à Gotham]. 16» Ainsi, avant même les prémisses de Batman, celui-ci se voit remis en cause, par la voix même du père qui d’une certaine manière en réfute la paternité et donc l’origine. C’est la raison pour laquelle le deuxième mouvement du run de Morrison va consister en une reconstruction du héros, non pas en niant cette déchéance, mais, au contraire, en l’assimilant.

À SUIVRE.

  • 1. BARTHES, Roland, «Littérature et métalangage», Essais critiques, Paris, éditions du Seuil, coll. «Points Essais», 1964, p.110
  • 2. DÄLLENBACH (1977: 52)
  • 3. «Tout ce qu’on n’était pas capables d’expliquer se retrouvait dans les dossiers noirs.» (Trad. Sophie Viévard)/ MORRISON Grant, KUBERT Andy, Batman n°665, New York, DC Comics, 2007, juin
  • 4. «Un Batman tueur avec une arme, un Batman bestial bourré d’anabolisant et […] le troisième a vendu son âme au diable et détruit Gotham. Je croyais qu’il s’agissait d’hallucinations… De visions de ce que j’aurais pu devenir dans d’autres vies.» (Trad. Sophie Viévard)/Ibid
  • 5. «Mais la 5e dimension c’est l’imagination!» (Trad. Khaled Tadil)/MORRISON, Grant, DANIEL, Tony, Batman n°680, New York, DC Comics, 2008, octobre
  • 6. «Batman pense à tout. Batman s’est forgé une identité secrète à même de le protéger contre toute attaque psychologique. Tu t’en rappelles? Il s’est créé un autre moi salvateur. Le Batman de Zur-en-arrh.» (Trad. Khaled Tadil)/ MORRISON Grant, DANIEL Tony, Batman n°679, New York, DC Comics, 2008, septembre
  • 7. L’expression «Silver Age» désigne «la période qui s’étend de l’apparition du nouveau Flash dans Showcase 4 […] à la fin des années soixante.» (GABILLIET (2005: 434))
  • 8. «Bruce Wayne doit avoir un air «cool». Vous êtes trop sur la défensive. Tendu. […] Et votre voix ne devrait pas être aussi sinistre.» (Trad. Sophie Viévard)/ MORRISON Grant, KUBERT Andy, Batman n°655, New York, DC Comics, 2006, septembre
  • 9. L’expression est empruntée à Thomas Pavel: «J’ai appelé Magnum Opus l’ensemble de livres écrits dans un langage quelconque L et qui décrivent tous le même univers.» (PAVEL (1988: 84))
  • 10. «After this last year, the boundaries between what’s real and what’s illusion have come to seem as threadbare as amoldering shroud.» (Trad. Khaled Tadil)/MORRISON, Grant, DANIEL, Tony, Batman n°678, New York, DC Comics, 2008, août
  • 11. «Comment adopter la même mentalité que les monstres que je voulais combattre… sans perdre la raison?!» (Trad. Khaled Tadil)/Ibid
  • 12. «De gauche à droite: John Mayhew, Mangrove Pierce, Marsha Lamarr, Thomas Wayne et fidèle Alfred. La fille avec le regard livide et les marques d’aiguilles, au milieu, c’est Martha.» (Trad. Khaled Tadil)/MORRISON, Grant, DANIEL, Tony, Batman n°677, New York, DC Comics, 2008, juillet
  • 13. «Saviez-vous que les proches de Martha ont prétendu que Thomas Wayne l’avait assassinée, avant de maquiller sa propre mort? […] Il se pourrait même qu’il soit encore en vie, qui sait?»/Ibid
  • 14. (BARTHES, 1980: 120-121)
  • 15.  «Vous imaginez si Zorro descendait la rue maintenant sur son cheval!» (Trad. Khaled Tadil)/MORRISON, Grant, DANIEL, Tony, Batman n°681, New York, DC Comics, 2008, décembre
  • 16. «Je doute que Gotham voie d’un bon œil un homme masqué rendant la justice lui-même, Bruce! Ce qui est triste, c’est que quelqu’un comme Zorro finirait sûrement à Arkham.» /Ibid