La randonnée sauvage d’un portrait de famille dans À l’ouest de Pluton

À l'ouest de Pluton (2008), réal. Henry Bernadet et Myriam Verreault

La randonnée sauvage d’un portrait de famille dans À l’ouest de Pluton

Soumis par Laurence Côté-Fournier le 29/11/2012
Catégories: Fiction, Cinéma

 

Plusieurs œuvres sur la banlieue la présentent sous l’angle du noyau familial en perdition: les préoccupations des parents sont superficielles, la mère a une aventure avec le voisin, le fils se drogue en cachette. Chacun vit seul avec ses secrets. Dans cette vision stéréotypée qu’incarnent Desperate Housewives ou Vice Caché, plusieurs adolescents, lorsqu’ils s’expriment, critiquent le mode de vie de leurs parents et affichent clairement leur haine de la banlieue. Ce genre de perspective axée sur la révolte des jeunes, si elle exprime bien la pensée de plusieurs adolescents, oublie souvent de reproduire leur quotidien dans tout ce qui le caractérise, c'est-à-dire une expérience de la distance et du territoire pour le moins étrange, surtout quand on ne détient pas de permis de conduire. A cet égard, le film À l’ouest de Pluton, d’Henri Bernadet et Myriam Verreault, sorti en 2008, est une des représentations les plus justes que j’aie vue de la banlieue québécoise. Il s’y passe relativement peu de choses. On suit quelques adolescents de 15 et 16 ans à l’école secondaire et à la maison, quelque part en banlieue de Québec. Un party tourne mal, mais rien de vraiment terrible ne survient, seulement de petits drames personnels, des blessures intimes. Un de ces petits drames est centré autour d’un portrait de famille. La timide Émilie, présentée dès le départ dans un décor qui semble tout droit sorti de Lynda Tremblay Décoration, invite quelques-unes de ses amies chez elle. Rapidement, le mot se passe, et la petite soirée se transforme en party. Le tout dégénère: le chien est teint en vert, un portrait de famille est enlevé, et quand le frère aîné d’Émilie rentre à la maison, le désordre est complet. Furieux, le frère part avec Émilie et l’amie de celle-ci à la recherche du portrait. Il sillonne les rues en automobile, en prenant en otage les pauvres adolescents qu’il trouve. Le territoire, à ce moment, est présenté sous un jour terriblement angoissant, alors que sont multipliés les plans de rues désertes et mal éclairées, ou de maisons isolées. 

À l'ouest de Pluton (2008)

À l'ouest de Pluton (2008), par Henry Bernadet et Myriam Verreault

On sent alors ce qu’il y a de plus négatif dans ce territoire: un espace habité mais vide, des tonnes de maisons mais aucune où cogner. Un vide assez grand pour que le portrait se volatilise, mais pas assez pour y trouver refuge, comme de jour le jeune Jérôme en avait fait l’humiliante expérience, en allant dans la solitude des bois hurler très fort «Kim, je t’aime» au milieu des arbres, pour découvrir au souper que le bois, finalement, n’est pas bien creux, que toute sa famille l’a entendu et que ses parents se demandent bien «c’est quoi, ces criages là dans le bois».

Cette négativité du territoire est indéniable, mais ce qui me semble aussi intéressant dans ce film est ce qui se déclenche au moment où le portrait de famille apparaît. Le portrait en lui-même, avec son look Studio Sears, sa pose parfaite, l’unité familiale qu’il est supposé illustrer, apparaît comme un objet-type banlieusard, quelque chose de kitsch et de grandiloquent, qui se veut rassurant mais qui au contraire semble d’emblée suspect. Les jeunes ont d’ailleurs la même impression: c’est à une sorte de charge contre la famille banlieusarde qu’ils se livrent devant lui. Un d’entre eux soliloque devant l’image: «Je suis sûr qu’ils avaient le choix, genre western, ou avec des nuages. Ils ont pris le classique, avec des fleurs. R’garde le sourire de la mère, c’est surréaliste! On dirait un robot. Le gars est comme trop sérieux, genre trop fier de sa progéniture. Il a l’air d’un esti de cochon pédophile qui pogne le cul de sa fille.» 

À l'ouest de Pluton (2008)

À l'ouest de Pluton (2008), par Henry Bernadet et Myriam Verreault

Il est évidemment possible de s’arrêter à la méchanceté des jeunes dans les circonstances, à leur cruauté très réelle vis-à-vis de la pauvre Émilie qu’ils semblent ignorer la plupart du temps. Je crois toutefois qu’autre chose se joue ici. Par la dérision, c’est en partie leur propre avenir potentiellement banlieusard qu’ils tiennent à distance, qu’ils ridiculisent en se photographiant avec le portrait «pour rire» et en cherchant tout ce qui cloche dessus. Une sorte de grande marche folle se met en branle lorsque le portrait est enlevé et que les adolescents le font parader dans les rues. Ils s’approprient, pour un moment, le territoire, de Gilles Patates à l’aréna, fuient la police et se frottent longuement contre un autre symbole par excellence de la banlieue, la haie. Complètement désorganisés, ils errent à pieds dans les rues, dans un monde où l’automobile est reine et où il faut beaucoup, beaucoup de temps pour aller d’un lieu à l’autre. Le jeune responsable de l’enlèvement du portrait dit plus tard dans le film: «On est tous brain washés, on est tous des zombies.» Durant leur marche nocturne, les jeunes, drogués et désoeuvrés, ressemblent effectivement un peu à cela. Seulement, leur présence est ici insolite parce qu’imprévisible et exubérante, et en cela vivante, dans un monde qui a l’air d’être tout le contraire.