It’s a man’s man’s man’s world? Quand le féminisme se mêle de la pornographie

It’s a man’s man’s man’s world? Quand le féminisme se mêle de la pornographie

Soumis par Mylène Truchon le 03/03/2016
Catégories: Erotisme, Féminisme, Cinéma

 

Les féministes ne parviennent pas à trancher quant à la question de la pornographie, se divisant alors en deux castes: celle réunissant les féministes anti-pornographie et celle réunissant les féministes pro-sexe. Les premières conçoivent l’industrie pornographique comme un bloc monolithique et croient donc qu’il n’existe qu’un seul type de film X: le mauvais. À leur avis, l’expression «pornographie féministe» constitue un oxymore parfait. Notons que plusieurs hommes s’inscrivent dans ce mouvement, comme le mentionne souvent Richard Poulin dans son ouvrage Le sexe spectacle: consommation, main d’œuvre et pornographie. Les féministes pro-sexe, quant à elles, ont certes aussi remarqué qu’il y avait quelque chose de pourri au royaume du film pour adultes. Cependant, plutôt que de lutter pour sa disparition, elles ont entrepris de réformer l’industrie en en faisant un genre contestataire qui repositionnerait les questions de normes de genre, de race, d’ethnicité, de classe, d’âge, etc. Pour citer Annie Sprinkle: «La réponse au mauvais porno n’est pas d’interdire le porno, mais de faire de meilleurs films pornos!» (Sprinkle: 87).  

Toutefois, malgré les grandes avancées réalisées dans le domaine au cours des dernières décennies, les femmes pornographes, encore aujourd’hui, rencontrent de nombreux obstacles lorsque vient le temps de réaliser leurs films qui se veulent women-friendly, le principal étant la croyance erronée que les femmes ne s’intéressent pas à ce genre. En effet, nombreux sont ceux qui sont assurés que les films X seraient l’apanage du sexe masculin. Pourquoi, dès lors, la gent féminine s’est-elle ruée dans les librairies et dans les salles de cinéma à la sortie de Fifty Shades of Grey? Dans la même veine, on peut aussi songer aux mangas de type shojo et yaoi, le premier s’adressant exclusivement aux jeunes femmes et le second étant souvent destiné à un public féminin. Les fan fictions sont elles aussi un espace à travers lequel le sexe féminin se permet d’exprimer ses fantasmes les plus divers. Enfin, on peut penser aux films Magic Mike et à sa suite Magic Mike XXL qui se déroulent dans un club de danseurs. Bref, lorsqu’on leur en donne la chance, les femmes consomment autant d’œuvres sensuelles ou érotiques que les hommes. Pourquoi croit-on donc qu’elles ne sont pas friandes de sexualité?

Deux réponses seront fournies à cette question. Dans un premier temps, il faut savoir que la sexualité féminine a été– et est toujours– réprimée, niée et ignorée. Dans La chair interdite, Diane Ducret s’intéresse à l’évolution de ce sexe malmené et montre à quel point il a été maltraité. Dans un second temps, la réponse fournie par les auteurs du livre Les femmes, la pornographie et l’érotisme sera récupérée et étendue: la production pornographique, en devenant une industrie économiquement prolifique, est par défaut tombée entre les mains des hommes, qui se sont affairés à n’y mettre en scène que leurs désirs masculins (Hans et al.: 12). C’est donc pour pallier ces problèmes qu’a été créée la pornographie féministe. En dernier temps, la distinction entre cette dernière et la pornographie dite mainstream sera faite.

 

Premier problème: la répression du désir féminin

Au XVIe siècle, Realdo Colombo explore la chair féminine. Ce qu’il y découvre est tout à fait inédit: «Le clitoris est par excellence le siège du plaisir de la femme.» (Ducret: 47) Peu de temps après, l’anatomiste Gabriel Fallope se targue néanmoins d’être en réalité le premier à avoir fait la découverte. Or, il s’agissait là de l’âge d’or du clitoris, puisqu’il faut par après attendre plusieurs siècle– quatre, pour être plus précis– pour que celui-ci cesse de nouveau d’être ignoré. Plus précisément, en 1998, l’urologue Helen O’Connell le met sur la carte en en dessinant les premiers schémas anatomiques. L’orgasme féminin, pour sa part, n’aurait fait son apparition dans le langage courant que dans les années 70, dit Virginie Despentes dans King Kong Theorie (Despentes: 70). Néanmoins, à l’époque, et encore de nos jours, il fut retourné deux fois contre les femmes: la femme doit jouir, ou elle est condamnée à être frigide, et l’homme doit être celui qui détient la clé du plaisir. Bien qu’il soit question de plaisir, tout cela n’est pas très rose.

En outre, il semble que depuis toujours, les hommes se sont approprié le corps féminin par le biais de ceintures de chasteté, de l’ablation du clitoris, de l’élargissement et du rétrécissement des lèvres, de la «reconstruction» de l’hymen, etc. Depuis toujours, le sort des parties intimes féminines est, de manière antithétique, régi par la société. Cela est sans mentionner que, de plus, les femmes qui osent dévoiler leurs ardeurs le font au risque d’être traitées de sorcières et abattues au XVIe siècle, taxées d’hystérie au XIXe siècle et qualifiées de nymphomanes ou de salopes de nos jours. Ce qui appartient au domaine du désir féminin est également ridiculisé. On qualifiait de folles les admiratrices du groupe britannique Les Beatles et du chanteur américain Elvis Presley parce qu’elles hurlaient à la vue de leurs bellâtres. On affirme que dans les bars de danseurs, le sexe féminin ne sait se tenir et hurle à la vue du membre viril. On se raille même de la saga Twilight et des autres romances en tout genre. Pourtant, de leur côté, les hommes peuvent sans problème aller passer la soirée dans l’un des très nombreux bars de danseuses et avouer ouvertement se masturber régulièrement, voire quotidiennement, tandis qu’il est encore tabou pour les femmes de se dévoiler à ce sujet. En fait, la vérité est même encore plus tragique: la plupart des membres du sexe féminin croient qu’ils doivent attendre qu’un homme les fasse jouir, ignorant leurs propres rouages et ne sachant pas ce qui les fait grimper aux rideaux. Walt Disney apprend d’ailleurs aux petites filles que c’est un prince qui doit les sauver en les embrassant. Dans la réalité, lorsqu’il est question de sexualité, la situation est la même: la passivité est de mise.

 

Deuxième problème: la pornographie, par et pour l’homme

Tout cela justifie donc en partie le mythe initialement mentionné: les femmes ne s’intéressent pas au sexe et, par voie de conséquence, à la pornographie. À  la lumière des propos précédents, soit le fait que la possible existence de la libido soit balayée du revers de la main, on pourrait aussi comprendre pourquoi l’audience des films X est principalement masculine. Un autre facteur doit néanmoins être pris en considération: la pornographie est majoritairement faite par les hommes, pour les hommes. Est-il nécessaire de rappeler que dans les sites pornographiques les plus populaires tels que PornHub et Youporn, la catégorie «porn for women» a sa propre appellation, ce qui, par défaut, fait de toutes les autres catégories des catégories destinées aux hommes. Même la pornographie «lesbienne» s’adresse en réalité aux hommes, comme le relèvent de nombreuses femmes homosexuelles, abasourdies par ce qu’on y montre: des ongles trop longs, des mouvements brusques, des objets incongrus insérés dans le vagin de l’actrice…même les publicités visent les hommes (Wickydkewl, 2013)! «I have yet to see a porno that was made for lesbian. It’s gross, and it’s not sexy, and it’s not…true», dit l’une d’entre elles dans une vidéo postée sur Yourtube, nommée REAL Lesbians React to Lesbian Porn! Une autre renchérit: «Lesbian porn is not made for lesbians, obviously.»

Virginie Despentes relève que dans le livre Watching sex, how men really respond to pornography, les hommes interrogés par David Loftus mentionnent que pour eux, la découverte de la pornographie a été une expérience agréable (Despentes: 90). Pour les femmes, toutefois, l’histoire est généralement tout autre. La journaliste Gloria Steinem, au cours d’une entrevue pour la revue Ms., a fait à Hugh Hefner la remarque suivante: «Il y a des moments où une femme, quand elle lit Playboy, se sent un peu comme un Juif lisant un manuel nazi.» (Delvaux: 154) Dans la même veine, Erika Lust, dans une conférence TED, a raconté son expérience: «My first time was at a sleepover party with my best girl friends. Popcorn, pyjamas and porn. We expected to discover the mystery of sex. The forbidden fruit. We ended up laughing, we ended up giggling, we ended up feeling... repulsion.» (Lust: 2014) Les témoignages de femmes déçues par leur découverte de la pornographie abondent.

Les plus réducteurs affirmeront qu’il n’est tout simplement pas dans la nature de la femme d’apprécier les représentations érotiques, mais il vaut mieux emprunter une autre voie. Il existe plutôt plusieurs raisons qui font en sorte que le public féminin a de bonnes raisons de ne pas s’intéresser à la production pornographique mainstream.

 

La présence du male gaze

Le terme male gaze a été défini en 1975 par la critique de cinéma Laura Mulvey, qui distinguait trois types de regards:

celui de la caméra sur les acteurs et actrices, celui du public regardant le produit final, et celui des personnages se regardant les uns les autres au sein du film. Pour renforcer l’illusion cinématographique et réduire autant que possible la distance du public avec le film (il faut faire en sorte que le public oublie qu’il regarde un film), le cinéma narratif [...] efface les deux premiers regards au profit du 3ème (sic). Le résultat est qu’on voit le film à travers les yeux des personnages, mais pas n’importe lesquels: dans l’écrasante majorité des cas, il s’agit du regard du héros masculin. (AC Husson, 2013)

Les personnages féminins sont donc, contrairement aux personnages masculins, passifs et observés, devenant ainsi régulièrement des objets érotiques à la solde du protagoniste du film et du spectateur masculins. En outre, ce regard est imposé aux spectatrices. Or, dans le porno, la caméra offre justement cette perspective unique, celle du regard masculin. La femme va d’ailleurs souvent fixer l’objectif de la caméra, preuve qu’elle se sait observée, et se pose ainsi en tant qu’objet.

Notons que l’homme, quant à lui, est souvent réduit à son membre viril, puisque son visage ne figure généralement pas dans les plans lorsque vient le temps de passer à l’action, puisqu’on désire que toute l’attention soit portée uniquement sur le corps féminin. Or, la cliente hétérosexuelle ne visionne généralement pas un film pornographique pour y voir la femme, mais bien au contraire, pour pouvoir regarder un homme et ce plaisir lui est ainsi nié. Les angles de caméra ne cherchent pas à lui plaire, mais plutôt à la clientèle masculine.

 

Le désir féminin est nié ou travesti

Qui n’a jamais entendu ces grands cris poussés par les actrices X? Au comble du plaisir, elles n’en peuvent plus et, ne parvenant à se contenir, sont hors de contrôle. Cela est bien, n’est-ce pas? La voilà, la preuve que la femme prend son pied. Bien sûr, nous pourrions nous arrêter là et croire cette dernière affirmation. Le problème, néanmoins, est le suivant: peu de femmes peuvent en réalité s’identifier à cette représentation. Dans le film, la femme, dès qu’elle est touchée, s’écrie et s’ébat. L’homme la pénètre ensuite comme un marteau-pilon et la voici qui s’émeut grandement de cette pratique. Cependant, dans leur étude Anatomy of sex: Revision of the new anatomical terms used for the clitoris and the female orgasm, les deux chercheuses italiennes Vincenzo Puppo et Giulia Puppo vont jusqu’à affirmer que l’orgasme vaginal et le point G seraient des leurres (Emmanuelle, 2014). On entend souvent dire que la vaste majorité des femmes sont clitoridiennes. Or, selon cette étude, ce pourrait même être la totalité qui l’est. Dès lors, on comprend que rares sont celles qui se sentent concernées en regardant la prestation des actrices porno. En outre, on l’a mentionné, les orgasmes féminins, dans le film X, sont généralement très bruyants et accompagnés de gémissements. Pourtant, l’orgasme, en réalité, est généralement très silencieux, la personne n’ayant pas la concentration nécessaire à ce moment pour livrer une performance si spectaculaire (Green, 2014). Finalement, il faut reconnaître que les pratiques réalisées dans la vidéo pornographique semblent souvent, pour la femme, douloureuses, malgré ce que veulent bien faire croire les films, d’où le dégoût ressenti par une grande partie des spectatrices. Les actrices sont humiliées, battues et violées, occupant ainsi une position peu enviable.

 

Le corps de la femme est modifié, tordu et chosifié

On constate que plusieurs actrices n’hésitent pas à passer sous le bistouri pour mieux convenir aux critères de beauté, qui sont de plus en plus irréalistes. Les seins doivent toujours être plus gros et plus durs, la taille plus fine, les yeux plus grands, etc. Pour les spectatrices, il est difficile d’être confrontée à cette tyrannie du corps. De plus, les femmes sont, dans le film X, sans cesse obligées de se tordre pour mieux s’exposer. Des sites comme The Hawkeye Initiative et Escher Girls ridiculisent d’ailleurs cette tendance, également présente dans les comic books américains. La caméra doit tout capter du corps-objet féminin, ce qui donne lieu à des images irréalistes et à des positions donnant l’impression d’être douloureuses. Bref, rien à envier ou à désirer. Dans un autre ordre d’idée, Richard Poulin a investigué le traitement des corps féminins dans le magazine Playboy et des corps masculins dans le magazine Playgirl. Selon lui:

Le corps dénudé de l’homme n’y est pas découpé de la même façon. Jamais l’homme ne sera montré sans la tête. Sur toutes les photos, son intégrité, c’est-à-dire le lien entre son corps et sa tête, sera sauvegardée. Tandis que pour la femme, la tête disparaîtra au profit de certaines parties sexuelles. En outre, l’érection est bannie. Le pénis est toujours au repos. On s’ingéniera au contraire à mouiller toutes les lèvres du corps de la femme afin de bien montrer son excitation sexuelle. [...] L’homme est toujours plus qu’un corps, plus qu’un sexe. (Poulin: 103-104)

Il fait également un parallèle intéressant avec les différences qui subsistent entre le rôle des danseurs nus, complices, rieurs ou arrogants, et celui des danseuses nues, soumises et devant à tout prix être lascives. Alors que l’homme est un agent en contrôle de ses moyens, la femme se pose en tant que patiente devant être présente pour l’homme et devant répondre à ses désirs. La pornographie reprend souvent ces rôles dans sa mise en scène, confinant la femme au statut de «servante».

 

La manière dont sont traitées les actrices

Gloria Steinem, une journaliste américaine, a fait le pari, dans les années 60, de se faire engager par la célébrissime maison Playboy. L’offre d’emploi promettait une expérience excitante, de même qu’un salaire compétitif. Après cinq mois, Steinem emploie d’autres mots pour décrire ce qu’elle a vécu: les bunnies sont mal payées, travaillent un grand nombre d’heures et leur apparence physique, de même que leur comportement sexuel, sont toujours surveillés. Bref, lorsque le vernis du glamour craque, il en ressort que la vie de ces femmes n’a rien d’enviable (Delvaux: 153). Cinquante ans plus tard, c’est toute l’industrie qui a évolué, mais les mauvaises conditions de travail, elles, demeurent. Dans le domaine de la production de films pour adultes, les actrices sont souvent blessées physiquement (maladies sexuellement transmissibles, irritations, saignements...), mais aussi moralement. Le film documentaire Hot Girls Wanted illustre d’ailleurs la détresse de certaines jeunes actrices pornos, qui se sentent souvent forcées à faire des choses contre leur gré. Parmi les pratiques qu’elles citent, on retrouve notamment le forced blowjob, aussi nommé facial abuse, durant lequel un pénis est inséré brutalement dans la gorge de l’actrice jusqu’à ce que celle-ci vomisse. Elle doit parfois ensuite manger le vomi. L’une des jeunes femmes figurant dans le documentaire fait aussi un témoignage troublant à ce sujet:

[...] I had, like, a blow job scene and I was like, ‘‘For sure.’’ $300 for a blowjob scene.... that’s nothing. You go there, you don’t even have sex, cool. I go there and he’s like: ‘‘Oh yeah, it’s a forced blowjob.’’ And I’m like: ‘‘What’’ Just one guy. One little camera on a tripod. [...] I was scared, I was terrified. [...] I didn’t know if I could tell him no. [...] Then I understand it, like, that’s how rape victims feel. Like, they feel bad about themselves. (Bauer et al., 2015)         

De plus, qui, dans la société, respecte les actrices du X? Déesses devant la caméra, elles sont sinon considérées comme des putains lorsque dans la réalité. Les travailleuses du sexe sont en effet généralement rabaissées à l’image de chiennes ou d’ordures. Virginie Despentes résume l’attitude à leur égard ainsi: «Donne-moi ce que je veux, je t’en supplie, que je puisse ensuite te cracher à la gueule.» Selon elle, cela s’explique par le fait que les hommes ne veulent pas voir l’objet de leurs fantasmes sortir du cadre pornographique (Despentes: 96). Cette attitude, que l’on nomme le slut-shaming, consiste à rabaisser toute femme qui a des activités sexuelles répétées et assumées (Thomas, 2013) et nul doute ne plane quant à savoir si les actrices pornos en sont victimes. Pour cette raison, rares sont d’ailleurs celles qui avouent ouvertement la façon dont elles gagnent leur vie.

 

Un vent de renouveau: la pornographie women-friendly

Le concept de «pornographie féministe» a pris racine dans les années 1980. À cette époque, les féministes anti-pornographie constituaient la norme. «Porn is the theory, rape is the practice» (Taormino: 10), disait la plupart d’entre elles. En contrepartie, plusieurs ont commencé à considérer que cette idéologie était néfaste pour le bien-être de la sexualité féminine. Graduellement a commencé à se constituer une communauté féminine dont les buts étaient de donner de la dignité aux travailleuses du sexe, de réduire au silence la volonté de censure et de mettre sur pied une industrie pornographique respectueuse des femmes. On trouve parmi cette communauté des actrices comme Annie Sprinkle, Veronica Vera, Candida Royalle, Gloria Leonard et Veronica Hart. Parmi celles-ci, Candida Royalle fut la première à réaliser une action concrète en fondant Femme Productions, une compagnie visant la création de contenu érotique pouvant plaire à la plupart des femmes et, récemment, la mise sur pied des Feminist Porn Awards (FPAs) a prouvé le bien-fondé de cette industrie (Taormino: 10-11).

Historiquement parlant, plusieurs, dont Richard Poulin et Gloria Steinem, distinguent la pornographie de l’érotisme en faisant appel à des critères esthétiques. Dans son livre, Richard Poulin affirme d’emblée que la pornographie est malsaine, sexiste et violente, alors que l’érotisme, lui, se rattache à l’amour, est imaginatif et met en scène des partenaires libres et consentants. Julie Lavigne affirme que cette distinction pouvait avoir été faite par les féministes anti-pornographie pour qualifier la pornographie qui, selon leurs critères, n’était pas malsaine pour les femmes. Cependant, ajoute-t-elle, le problème avec cette classification est qu’elle est normative et qu’elle se permet de juger moralement les pratiques marginales. Elle condamne aussi toute représentation ne visant qu’à exciter le spectateur, car elle prétend que l’érotisme fait plus que cela (Lavigne: 32-33). Elle établit donc une différence objective entre l’érotisme et la pornographie: le premier simule l’expérience sexuelle, tandis que la deuxième la met réellement en scène. À ce stade, il importe donc de mentionner que les féministes dont il est question dans ce texte affirment sans aucun doute réaliser des représentations pornographiques, et non pas érotiques. Affirmer le contraire serait encore une fois réduire la sexualité des femmes à la vision romantique et chercher à disqualifier tout ce qui ne convient pas à la morale d’un certain groupe.

Or, la pornographie féministe est justement vaste, et tenter de la faire entrer dans un carcan serait réducteur et contre-productif: prétendre savoir ce que toutes les femmes désirent serait sexiste et réducteur, puisque le spectre du désir féminin est large et varié, et il ne faut jamais oublier que ce qui peut sembler dérangeant pour certaines risque d’être excitant pour d’autres. À cet égard, Betty Dodson, l’une des personnes à la tête de Bodysex Worshop, dit, au sujet de son projet: «One of our first big mistakes as feminists was to establish politically correct sex, defined as the ideal of love between equals with both partners remaining monogamous.» (Taormino: 25) Néanmoins, il existe quelques éléments qui, par défaut, définissent la pornographie féministe: le consentement, le désir réaliste, le plaisir non simulé et l’agentivité, toujours en gardant en tête que la soumission peut être un choix. Au contraire, elle évite donc comme la peste la passivité, les stéréotypes, le plaisir simulé et la contrainte. La production féministe n’a donc pas à être homogène, mais une chose est certaine: elle s’attaque au marché actuel. Par voie de conséquences, les pornographes féministes promeuvent donc également le respect des acteurs. Contrairement à l’industrie pornographique dominante, elles insistent sur le fait de créer un environnement de travail sécuritaire, juste, éthique et consensuel.

On retrouve aujourd’hui un large éventail d’entreprises et de particuliers se consacrant à la production de pornographie féministe. Le contenu, de même que le format, varie grandement. Certaines se tournent vers la bande dessinée pour illustrer leurs désirs. Plusieurs plateformes sont offertes à ces auteurs: Filthy Figments et SlipShine, qui réunissent des milliers de pages de bandes dessinées érotiques visant un public varié (hétérosexuel, bisexuel, homosexuel, transgenre, blanc, noir, asiatique, etc.). La dessinatrice Jessie Fink est également bien reconnue dans le milieu pour son originalité et la qualité de ses histoires, qui peuvent mettre en scène des robots et des créatures mythiques. Côté vidéos, CrashPadSeries offre une large variété de vidéos pornographiques mettant en scène des acteurs présentant des physiques et des genres variés, ayant le désir et la volonté de figurer au sein de ces films, alors Bright Desire recrute des couples consentants cherchant à pimenter leur vie en figurant au sien de leur propre film pornographique. Il ne s’agit naturellement là que d’un bref coup d’œil à ce qu’a à offrir ce milieu dynamique.

D’ailleurs, notons que de plus en plus, on relève que la pornographie a aussi de nombreux effets nocifs sur celui qui la regarde avidement. Selon Richard Poulin, il serait question de «[la] banalisation des pratiques sexuelles violentes [la] propagation d’images dégradantes de l’être humain, particulièrement des femmes [la] chosification et [la] dépersonnalisation de l’image des femmes et des enfants, transformés en objets sexuels, etc.» (Poulin: 17) Il ajoute que

[l]a pornographie a aussi des effets nocifs sur les hommes eux-mêmes en favorisant l’isolement, le repli sur soi, le développement de modèles inaccessibles et d’attentes irréalisables, amenant finalement l’aggravation de la misère sexuelle qui est souvent à l’origine de la consommation pornographique. (17) 

Dans le même ordre d’idées, il est bon de faire référence à la vidéo réalisée par Mathieu St-Onge, titrée 30 minutes de porno avec Mathieu St-Onge et publiée sur Trouble.voir. Le blogueur y livre un témoignage sur ses problèmes de surconsommation de pornographie et raconte comment cela l’a poussé à toujours aller voir des films de plus en plus sombres et louches, prônant la violence contre les femmes, l’humiliation (golden shower, etc.). Il affirme également que plusieurs vont pousser la chose jusqu’à développer une attirance sexuelle pour les corps de personnes mineures, eux n’ayant pourtant jamais eu ce désir auparavant (St-Onge, 2013).

À ce stade, on comprend que la mise sur pied d’un réseau pornographique féministe est plus que nécessaire. Ayant une visée éducative, le film X a la volonté de montrer une sexualité saine parce que diversifiée et consensuelle. À cet égard, la qualification «film pour adultes», employée pour nommer les films pornographiques, est un euphémisme qui illustre bien l’idée que la pornographie est malsaine à un point où l’on désire en éloigner toute personne trop jeune. Pourtant,

la pornographie constitue actuellement le discours dominant sur la sexualité humaine. Elle contrôle l’espace laissé vide par les pouvoirs publics qui refusent toujours une réelle éducation sexuelle dans les écoles. Souvent, elle est la source d’information pour les jeunes, curieux de découvrir leur sexualité, le corps d’autrui et la relation sexuelle. La pornographie se nourrit de cette misère d’information et d’éducation sexuelle. (Poulin: 22) 

Précisons donc que la pornographie féministe est essentielle, car elle révolutionne l’industrie du X, souvent malsaine et nocive, que ce soit pour les hommes, les femmes et les jeunes. Plus qu’une mission «artistique» ou «culturelle», elle est mue par une volonté sociale d’éducation.

 

Le mot de la fin

Concluons en mettant l’accent sur le questionnement qui persiste quant à l’appellation appropriée pour nommer ce nouveau genre pornographique. En effet, on considère que le terme «pornographie pour les femmes» est inapproprié pour plusieurs raisons: il est prescriptif, car il prétend dicter ce que doivent aimer les femmes, et il est réducteur, car il laisse croire que les hommes ne peuvent s’y intéresser. L’expression «pornographie féministe», quant à elle, est problématique en ce sens où, nous l’avons mentionné, nombreuses sont les féministes qui s’opposent radialement à toute production pornographique. À cet égard, il semble que la mention «pornographie women friendly» soit celle qui reflète l’essence même de cette nouvelle représentation sexuelle. Véritable révolution sexuelle, cette production cherche en somme à donner le contrôle de son corps à une tranche de la société qui fût longuement ignorée, les femmes, mais aussi notamment les homosexuels et les transgenres, voire plusieurs hommes hétérosexuels, et est mue par un grand principe: le consentement.

 

Bibliographie

Livres

DELVAUX, Martine. 2013. Les filles en série: des Barbies aux Pussy Riot. Montréal : Remue-Ménage, 224 p.

DESPENTES, Virginie. 2006. King Kong Théorie. Paris : Grasset, 151 p.

DUCRET, Diane. 2014. La chair interdite. Montréal : Albin Michel, 365 p.

HANS, Marie-Françoise et Gilles Lapouge. 1978. Les femmes, la pornographie et l’érotisme. Paris :Seuil, 390 p.

LAVIGNE, Julie. 2014. La traversé de la pornographie: politique et érotisme dans l’art féministe. Montréal :Remue-Ménage, 234 p.

POULIN, Richard. 1994. Le sexe spectacle: consommation, main d’œuvre et pornographie. Ottawa et Hull : Vents d’Ouest et Éditions du Vermillon, 144 p.

TAORMINO, Tristan. 2013. The Feminist Porn Book. The Politics Of Producing Pleasure. New York : The Feminist Press at CUNY, 432 p.

 

Contenu numérique

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BAUER, Jill et Gradus Ronna (réalisatrices). 2015.  « Hot Girls Wanted ». États-Unis : Two to Tangle Productions.

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ST-ONGE, Mathieu. 17 novembre 2013. «30 minutes de porno avec Mathieu St-Onge». Trouble.voir. En ligne. [http://trouble.voir.ca/math-lab/30-minutes-de-porno-avec-mathieu-st-onge/.

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