Du bungalow au Tupperware, du Tupperware au vibrateur

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Du bungalow au Tupperware, du Tupperware au vibrateur

Soumis par Emmanuelle Leduc le 29/11/2012
Catégories: Féminisme

 

Dans l'Amérique de l'après-guerre, le bungalow est le lieu par excellence où la classe moyenne peut élever ses enfants blancs dans un environnement familial hétérosexuel et sain. Loin du dur labeur des villes, la famille dans son bungalow de banlieue incarne ce mode de vie idyllique et paradoxal qu'est l'American Way of Life: une vie simple et près de la nature, axée sur l’accumulation frénétique de biens. Ce mode de vie se construit autour de deux espaces dichotomiques: la sphère privée de la consommation, de la reproduction, de la famille et de la domesticité, donc largement associée au féminin, et la sphère publique, masculine, du travail, de la politique et de l'argent.

La disposition même de l’espace dans le bungalow —les aires ouvertes, les grandes fenêtres, le foyer— participe à reproduire cette structure binaire des genres en confinant la femme dans son rôle domestique. Pour bien performer son genre, celle-ci doit tenir sa maison dans une propreté irréprochable, au risque de subir les jugements impitoyables de ses voisines. On pourrait simplifier l’image ainsi: la femme dans son bungalow semble être une passive victime d’un environnement conçu pour l’aliéner. Croulant sous les tâches ménagères et les obligations familiales, cette femme doit, si elle veut travailler, le faire à même son domicile.

C'est en 1948 que la bien nommée Brownie Wise organise le premier Tupperware Party, dans un bungalow de Kissimee en Floride. C’est donc à elle qu’on doit l’astucieuse formule de vente-démonstration à domicile, qui présente aux ménagères le bol hermétique en polyéthylène, symbole ultime de la modernité domestique développé par le chimiste Earl Tupper. Ce format de vente est particulièrement bien adapté à la femme de banlieue mariée de la classe moyenne, car l’entreprise mise beaucoup sur la flexibilité des horaires et la compatibilité de l’activité avec une «vie de famille épanouie, qui permet un accès facile et plaisant à la sphère commerciale par les réseaux sociaux féminins». Le «Tupperware lifestyle» est un concept parfaitement adapté au bungalow nord-américain.

Réunion Tupperware en 1958.

Réunion Tupperware en 1958., par AP/Tupperware

Évidemment, on peut voir la réunion Tupperware comme une simple formule marketing, marquée par une idéologie de la domesticité, redoutablement efficace pour toutes femmes au foyer en quête de divertissement. Passe-temps inoffensif, le party Tupperware permet à la ménagère de faire un peu d’argent, de montrer ses talents d’hôtesse et d’entretenir de bonnes relations avec ses voisines. Sous cette apparence d’aliénation consacrée, on peut également voir dans ces réunions de vente, sans généraliser, «des lieux de sociabilité féminine cardinaux par lesquels se diffusent et se banalisent des idées et pratiques féministes1», comme le démontrent Catherine Achin et Delphine Naudier dans leur article «La libération par Tupperware?».

Dans ces réunions, entre deux conversations sur la meilleure façon de blanchir les chemises ou de conserver les légumes, les femmes, sorties de leur isolement, peuvent parler de leur situation familiale et matrimoniale librement. Ensemble, elles peuvent ainsi négocier progressivement une autre place dans l’ordre social et découvrir les possibilités de révoltes individuelles à l’intérieur de la cellule domestique.

Les temps ont changé depuis les années cinquante et bien qu’une réunion Tupperware ait lieu toutes les 2,5 secondes dans le monde et que la compagnie ait engrangé 2 milliards 300 millions de dollars en 2010, depuis le début des années 90, c’est plutôt les sex toys parties, ou les passions parties, qui ont la cote auprès de la gente féminine. Bien que la mise en relation du plat Tupperware et du vibrateur n’ait a priori rien d’évident, ces deux objets de consommation destinés aux femmes font partie d’une suite logique. Le vibrateur et le Tupperware sont deux objets de plastique destinés à la même clientèle. Ils peuvent également être commercialisés grâce à la même stratégie marketing de vente-démonstration à domicile et sont tous deux des symboles de la modernité de leur époque. La technologie de l’orgasme féminin se substitue à la technologie de la conservation culinaire. 

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Comme les partys Tupperware, les passions parties, qu’on appelle aussi «Tuppergod», contraction de Tupperware et godemiché, peuvent être interprétés de deux façons: selon une dimension soit aliénante, soit émancipatrice. 

Moment propice aux gloussements superficiels entre copines et à l’achat compulsif  du nouveau vibrateur neuf vitesses qui nous offrira, certificat de garantie à l’appui, un puissant orgasme s’étalant sur de nombreuses minutes, les «Tuppergod»  incarnent aussi les tensions centrales émanant des théories politico-féministes autour des questions du corps, de la technologie, de l’orgasme féminin, de la société de consommation et des critiques féministes sur la sexualité phallocentrique.

On y glorifie la masturbation féminine, longtemps considérée comme un refus des attentes de lʼordre patriarcal et du couple hétéronormatif, mais on juxtapose cette sexualité féminine libérée à la consommation de biens de plastique. De plus, comme lors des réunions Tupperware, les échanges entre femmes contribuent à éroder progressivement la puissance hégémonique du mari et du phallus, dans une visée résolument émancipatrice. Et comment mieux exprimer cette représentation moderne et paradoxale de l’objet de plastique, passage d’une idéologie de la domesticité à une sexualité féminine libérée, que ce moment fort d’un roman érotique pour femme, Eden’s Flesh2, où la coquine héroïne, Eden, se masturbe avec son vibrateur, dans sa voiture, stationnée devant son bungalow.

  • 1. Catherine Achin et Delphine Naudier, «La libération par Tupperware? Diffusion des idées et pratiques féministes dans de nouveaux espaces de sociabilité féminine», CLIO. Histoire, femmes et sociétés, vol. 1, no 29, 2009, p. 132.
  • 2. Robyn Russell, Eden’s Flesh, Londres, Black Lace, 2004.