Je n’ai jamais cessé, en effet, de m’étonner devant ce que l’on pourrait appeler le paradoxe de la doxa : le fait que l’ordre du monde tel qu’il est, avec ses sens uniques et ses sens interdits, au sens propre ou au sens figuré, ses obligations et ses sanctions, soit grosso modo respecté, qu’il n’y ait pas davantage de transgressions ou de subversions, de délits et de « folies » (…). Ou, plus surprenant encore, que l’ordre établi, avec ses rapports de domination, ses droits et ses passe-droits, ses privilèges et ses injustices, se perpétue en définitive aussi facilement, mis à part quelques accidents historiques, et que les conditions d’existence les plus intolérables puissent si souvent apparaître comme acceptables et même naturelles.

  • Pierre Bourdieu, la domination masculine[1]

 

L’individu porte les autres en lui. Il porte, jusqu’à une certaine limite, toutes les habitudes et règles de sa société. Il est aussi fait de la violence qu’il subit, qu’il intériorise au point de reproduire cette violence envers et malgré lui-même. Bourdieu nomme cela « la violence symbolique ». Le dominé intègre et reproduit le discours du dominant, et ce, même si ce discours le garde enchaîné, soumis. Évidemment, tout cela n’est pas une fatalité, le dominé n’est pas condamné à reproduire l’ordre social at vitam eternam, bien que plusieurs agissent ainsi. Il y aura toujours des transgressions, des subversions et autres « folies », qui viendront briser cette reproduction sans cesse répétée de l’ordre social. La littérature et l’art, domaines qui contiennent également leurs propres systèmes de rapports de pouvoir et leurs instances de légitimation, sont aussi des terrains fertiles à la reproduction du discours dominant. Le champ artistique interagit avec le champ social, bien que Bourdieu le décrive comme étant relativement autonome. Il se nourrit de ses codes, les reproduit, mais peut aussi parfois les remettre en question. L’auteur est avant tout un individu, un agent social, qui porte en lui divers habitus[2] liés, entre autres, à sa classe sociale et à son environnement. L’écriture de ces auteurs se trouve donc forcément imprégnée par ses normes et structures. Dans le cas de l’écriture au féminin, on peut toujours se demander en quoi l’auteure reproduit et réaffirme sa condition de dominée ou tente par l’écriture de s’émanciper de celle-ci. Il est d’autant plus poignant de lire des romans érotiques écrits par des femmes puisque c’est ce qui caractérise d’abord la « condition » même de femme, ce à quoi ont la ramène constamment, c’est-à-dire à son sexe, qui est l’enjeu et le sujet de ce type de récit. On se demande alors si la femme, qui écrit et choque en se déclarant elle-même « prostituée » ou « esclave », a intériorisé cette réalité violente à laquelle on tente de l’assigner ou, au contraire, a décidé de se réapproprier ces termes, de les posséder et d’en singulariser le sens. La description de l’état de soumission de la femme face à l’autre, à l’homme, est-elle une simple reproduction de l’ordre social ou serait-elle plutôt l’exposition subversive d’une réalité généralement cachée, toujours dite à demi-mot? Ce sont ces questions qui brûlent le lecteur lorsqu’il est confronté à des romans comme Putain de Nelly Arcan ou encore au controversé Histoire d’O de Pauline Réage. Ces romans oscillent entre l’impression d’un éclatement de l’image figée des femmes et une fixation encore plus profonde de celle-ci. Ces textes sont ambigus, c’est pourquoi on ne peut répondre clairement à toutes ces questions; on ne peut situer les récits dans les catégories du « bon » ou du « mauvais », du « féministe[3]» ou de « l’antiféministe ». Ce serait une insulte à leur complexité que de tenter de les faire entrer de force dans une ou l’autre de ces catégories. Je tenterai pourtant de percer à jour un aspect du récit au féminin : la constitution du « sujet » féminin par le regard de l’autre, en quelque sorte, son aliénation. Il est intéressant de se demander si l’exposition de l’aliénation contribue à la légitimer ou, au contraire, l’expose à la critique et permet sa remise en question. À cette question encore, il n’y a pas de réponse fixe. L’individu est voué à la reproduction sociale, mais possède sûrement aussi sa part, même infime, de singularité. L'esclave ou la prostituée qui énonce clairement sa condition oscille entre la validation d’un discours dominant et sa dénonciation.

 

C’est en 1954, en France, qu’est publié Histoire d’O de Dominique Aury (née Anne Desclos) qui écrit alors sous le pseudonyme de Pauline Réage. La préface de l’œuvre, dont le titre apparaît aussi sur la page couverture, annonce bien son contenu : « le bonheur dans l’esclavage ». Ce que décrit le récit est l’initiation d’une femme à l’esclavage sexuelle, non pas contre, mais avec le consentement de celle-ci. C’est d’abord son amant qui deviendra son maître et la fera entrer dans une étrange « confrérie » (Roissy) où chacun contribuera à faire d’elle une esclave et où chaque homme pourra user de son corps comme il l’entend. Cet amour fou qui pousse O à se vouloir esclave de l’homme qu’elle aime, amour qui la transforme en simple objet qu’on peut heurter ou donner, n’est cependant pas directement lié à son amant René, car elle tombera amoureuse de son nouveau maître, Sir Stephen, à la suite du récit. O se veut donc esclave, elle consent d’ailleurs à l’être à plusieurs reprises. À travers le récit, esclavage et amour sont toujours liés. On pourrait donc y voir le récit des aventures et fantasmes d’une femme masochiste. Pourtant, tout n’est pas si simple. Il y a quelque chose qui grince dans le masochisme réagien, mais nous y reviendrons plus tard. Lors de sa publication, Histoire d’O n’obtient pas un grand succès. Il faut dire que la France d’alors était encore fortement influencée par les valeurs cléricales et qu’un roman où l’on parle non seulement de sexualité féminine, mais aussi d’une sexualité atypique, choquait la morale de l’époque. L’éditeur du roman, Jean-Jacques Pauvert, était d’ailleurs affublé d’une mauvaise réputation, car il avait semé la controverse en publiant l’œuvre « perverse » du Marquis de Sade. Le roman fut ensuite soumis à la censure en 1959. On interdit alors d’en faire la publicité et l’affichage. Les journaux, par prudence assurément, n’en parlèrent pas ou à peine. C’est dans les années 1970, avec l’avènement de ce qu’on appellera la «libération sexuelle », qu’on commence vraiment à s’intéresser à l’oeuvre de Réage. Elle soulèvera alors les passions et sera source des opinions les plus diverses. Pour certaines féministes comme pour l’Église, Histoire d’O est une œuvre immorale et dégradante pour la femme. Pour d’autres, elle est le premier pas vers l’expression libre d’une sexualité au féminin, sans tabou, ou simplement un récit érotique de grande qualité. Encore aujourd’hui, on ne sait trop quoi penser de cette œuvre inclassable, notamment en ce qui a trait à sa portée politique et féministe. Ce qui fera le plus parler est, sans surprise, le sexe de l’auteur qui restera pendant longtemps un grand sujet polémique. Beaucoup crurent que Dominique Aury était en fait un homme, et même lorsqu’à la fin de sa vie Réage avoua être l’auteure du roman, plusieurs demeurèrent sceptiques. Comment une femme pouvait-elle écrire un roman où toutes les femmes, ou presque, étaient esclaves des hommes? De tels fantasmes semblaient ne pouvoir être que typiquement masculins.

 

Quelques décennies après la parution d’Histoire d’O, l’auteure québécoise Nelly Arcan publie son premier roman intitulé Putain. Cette œuvre qu’on pourrait qualifier d’« autofiction » remporte quant à elle un succès presque immédiat. Bien sûr, les thèmes explorés par Arcan ainsi que sa plume répétitive, martelante, obsédée, deviendront aussi source de polémique dans le champ social, ainsi qu’à l’intérieur même du champ littéraire. Putain raconte la vie et les obsessions de cette « narratrice-auteure ». Surtout caractérisée par la description détaillée du métier de prostituée, l’œuvre est aussi traversée par les thèmes de l’anorexie, de la thérapie et du rapport conflictuel, pour ne pas dire oedipien ou incestueux, aux figures parentales. Ce qui unit tous ces thèmes est avant tout la « putasserie », le sexe et la séduction, qui semblent être présents dans les moindres gestes et pensées de la narratrice. Putain est aussi une véritable psychanalyse où le lecteur occupe le rôle de l’analyste, suivant la chaîne associative des pensées crachées sur la page. Face à cette écriture « scandaleusement intime »[4], le lecteur devient inévitablement voyeur. C’est d’ailleurs dans cette optique que plusieurs médias se sont mis à s’intéresser plus à l’auteure qu’à l’œuvre, confondant réalité et fiction, la narratrice et l’écrivaine. Contrairement à la réception médiatique presque inexistante du livre de Réage lors de sa parution en 1954, la publication de Putain en 2001 donne lieu à un véritable cirque médiatique. Dans une culture aujourd’hui obsédée par la sexualité, le caractère confessionnel du roman d’Arcan vient chatouiller les oreilles les plus avides de détails. On veut, on doit parler de sexe, en faire l’aveu constant et discuter de sa normalité ou de son caractère choquant. Nelly Arcan avoue; elle avoue tout pour le plus grand plaisir de ses lecteurs, de ses voyeurs. Son succès commercial n’est cependant pas garant de son succès dans les champs artistiques et intellectuels. Encore ici, la question du féminisme et du politique s’impose. L’exposition d’une telle intimité féminine nous porte à questionner ce qui régit et domine cette intimité. La figure de la prostituée, qui est à la source de plusieurs débats dans les différentes écoles de pensée du féminisme, est source de polémique. Sur la page, Arcan martèle sans cesse des idées pour le moins stéréotypées sur les femmes et les hommes. On retrouve aussi dans Putain la répétition obsédante de thèmes qui sont depuis longtemps les cibles des critiques féministes (l’obsession de la beauté et de la séduction, l’aliénation de la femme, la haine des femmes).

 

On ne peut parler d’Histoire d’O sans s’arrêter d’abord à sa préface écrite par Jean Paulhan. Celle-ci débute avec la description d’un fait divers survenu à la Barbade en 1838 : des esclaves devenus récemment libres sont venus prier leur ancien maître de les reprendre. Après son refus, ils le massacrèrent, lui, et sa famille, pouvant ainsi retourner à leurs travaux et à leur condition d’avant. C’est l’exemple singulier que Paulhan décide de retenir pour illustrer « le bonheur dans l’esclavage ». Sur un ton un peu plus critique, on pourrait répliquer à Paulhan que ces esclaves loin d’être réellement heureux de leur condition, avaient au contraire tellement intériorisé celle-ci qu’il ne savait plus comment vivre différemment. Autrement dit, ils étaient aliénés[5] au point de souhaiter une vie de soumission. Paulhan décrit ensuite comment l’Histoire d’O bien qu’écrite par une femme exprime un idéal viril. Il écrit qu’« enfin une femme avoue! ». Elle avoue, selon lui, la vérité de sa condition; tout n’est que sexe chez elle. Il poursuit en parlant des femmes: « Il faudrait sans cesse les nourrir, sans cesse les laver, sans cesse les battre. (…) Elles ont simplement besoin d’un bon maître »[6]. La lecture du roman de Réage commence donc ainsi, par la séparation distincte de la catégorie des femmes, entièrement vouée au sexe, et des hommes, leurs maîtres. Bien entendu, on pourrait faire fit de cette vision singulière de l’œuvre, mais la lecture déjà orientée dans ce sens ne vient pas être détournée par l’écriture de Réage, au contraire. La préface prend d’autant plus d’importance que c’est pour Paulhan que l’auteure a d’abord écrit histoire d’O, pour le séduire. Déjà ici, l’impression que le sujet féminin de l’œuvre s’écrit dans un rapport à l’homme, un rapport de séduction, se confirme. Paulhan compare le livre à une lettre et il ne se trompe pas; il est une lettre d’amour, une arme de séduction. En écrivant, Réage pense donc à un destinataire précis et celui-ci est un homme. L’écriture ne peut s’en trouver inchangée. Revenons un instant à cette catégorisation et à cette distinction des sexes opérée par Paulhan dans sa préface et par Réage tout au long de son récit. Il est évident que, pour l’auteur, les hommes et les femmes ont des rôles très précis à jouer. D’abord, les femmes du récit sont toutes (à l’exception peut-être d’Anne-Marie) des esclaves. Même lorsqu’O en domine certaines, elle le fait pour son maître, en pensant à lui. Les hommes bien sûr, sont les maîtres. Cette idée qu’il existe une classe « femme » et une classe « homme » n’est pas totalement étrangère à la pensée féministe, notamment à son courant essentialiste. La prise de conscience de cette classe et de ces spécificités peut être la base d’un réel projet émancipatoire. Seulement, ce qui distingue la femme de l’homme dans Histoire d’O n’a rien d’émancipateur pour celle-ci, mais la stigmatise et la fige dans son rôle de dominée. Réage se considère cependant féministe. Elle affirmera que la figure du « masochiste » vient intervertir les rôles et, qu’au-delà des apparences, c’est la femme qui domine puisque c’est elle qui choisit. Le philosophe Gilles Deleuze a très bien exprimé ce paradoxe du contrat masochiste dans son livre sur l’écrivain Sacher-Masoch :

D’une certaine façon, le héros masochiste semble éduqué, formé par la femme autoritaire, mais plus profondément c’est lui qui la forme et la travestie, et lui souffle les dures paroles qu’elle lui adresse. C’est la victime qui parle à travers son bourreau, sans se ménager.[7]

Le masochiste doit constamment convaincre et éduquer son maître, c’est lui qui est en contrôle, même sous les coups de fouet. Pourtant, le masochisme que l’on peut trouver dans les romans de Sacher-Masoch n’est pas tout à fait celui d’Histoire d’O, bien qu’ils possèdent plusieurs caractéristiques communes. Certes, l’attente, le mélange du plaisir et de la souffrance, la mise en tableau, les objets de fétichisme sont présents, mais le fantasme manque. Le fantasme : l’univers de la suspension qui oscille constamment entre réel et idéal, et ne se réalise donc jamais tout à fait. On pourrait presque lire Histoire d’O comme un roman sadien écrit du point de vue de la victime. Une victime qui consent, mais de manière détachée, lointaine. Le sadisme n’est pas un simple renversement du masochisme, il est aussi une version beaucoup plus performative de celui-ci. Le masochiste reste en suspension dans le fantasme, alors que le sadique le réalise sans cesse jusqu’à l’épuiser, presque mécaniquement. En fait, il est difficile d’être totalement convaincu du consentement d’O., car elle est un personnage sans grande consistance, sans grands désirs ou affects. Contrairement à Séverin, personnage principal de la Vénus à la fourrure, qui exprime à chaque page ses désirs et émotions, O ne semble pas avoir une intériorité, une subjectivité, très présente. Le désir intense est plutôt remplacé par une description froide et mécanique des événements, présentant peu d’affects, ce qui donne aux personnages des airs légèrement apathiques. La narration omnisciente du récit contribue sans doute à cette mise à distance des personnages, et ce, même si une certaine focalisation est faite sur celui d’O. D’ailleurs, O n’agit pas en éducatrice; elle ne forme pas son bourreau, mais est formée par lui, par eux, et selon leurs désirs. Tout indique qu’elle n’a jamais choisi consciemment d’aller à Roissy, qu’elle y a consenti sans réellement savoir ce qui l’attendait. Même par la suite, lorsqu’elle accepte jusqu’à la mutilation de son corps et verbalise clairement son consentement, on ne sait trop pourquoi ou pour qui elle consent. Elle souhaite protéger les autres filles, ne pas emmener Jacqueline à Roissy, comme si elle regrettait au fond sa propre expérience ou qu’elle prenait conscience des actes terribles qu’on lui avait fait subir là-bas. À travers le roman, O se dit bien quelquefois heureuse de sa condition, excitée par le désir que suscite son corps d’esclave, mais souvent on ne sait rien de son bonheur ou de sa jouissance. Tout est orienté vers la jouissance de l’autre ; elle ne semble pas ressentir son propre corps. On ne sait rien de sa souffrance non plus. L’auteure nous dit bien qu’elle pousse des cris ou qu’elle pleure, mais elle ne nous décrit pas réellement quelles sensations accompagnent ces cris ni comment elle les vit de l’intérieur. D’ailleurs, son plaisir ne peut se vivre en solitaire. Elle ne se masturbe pas, ou en tout cas, ne jouit jamais lorsqu’elle le fait; la jouissance lui vient obligatoirement de l’autre. Il est vrai qu’elle doit se plaire dans cette condition d’esclave : « sa liberté était pire que n’importe qu’elle chaîne »[8], pense-t-elle. Elle veut perdre son « moi » ; le perdre totalement dans le « moi » de l’autre. Ce n’est pas ici une posture d’aliénation, car elle est prise dans un but de libération et de communion totale. C’est le propre de l’érotisme, mais aussi de l’expérience spirituelle ou de la poésie. Selon Georges Bataille, l’érotisme est « l’approbation de la vie jusque dans la mort »[9]. Pour que l’individu puisse se fondre dans l’universel, la continuité, il lui faut mourir à sa personnalité, à son « moi » discontinu. « Ce qu’on cherche, c’est à être tué »[10], révèle Pauline Réage dans un entretien avec Régine Desforges où elle parle à la fois de l’expérience amoureuse et religieuse. Pourtant, pour qu’il y ait transgression et destruction du « moi », il faut avant tout la présence d’un « moi » distinct et constitué. Celui d’O est transparent, pas tout à fait construit ou singulier; il ne semble pas qu’elle le transgresse, mais plutôt qu’elle tente de le construire à travers son identification à la figure d’esclave. Dans le même entretient, Réage affirme que se « faire tuer par quelqu’un qu’on aime» lui « paraît le comble du ravissement »[11]. L’affirmation est romantique : elle porte en elle un absolu séduisant, mais lorsqu’on la rapporte à Histoire d’O, une question s’impose : pourquoi ce sont toujours les femmes qui doivent mourir? Cette polarisation homme-femme à laquelle on revient constamment ancre ce roman, qui porte pourtant des éléments subversifs, à épouser un certain discours dominant. Certains diront qu’une telle polarisation est en fait une véritable caricature des rôles sexués qui sont ainsi tournés en dérision. Si tel était vraiment le cas, le lecteur ne pourrait-il pas sentir dès la première lecture cet aspect parodique? En fait, c’est cette « décence », si chère à Paulhan, qui empêche l’apparition d’une voix réellement singulière et subversive à travers l’écriture de Réage. Cette décence qui encadre encore le récit dans l’enclos du socialement acceptable. La décence est d’ailleurs définie comme étant un « respect des convenances »[12] ou, en ce qui a trait à la sexualité, comme une pudeur. La pudeur qui est quant à elle une « retenue qui empêche de dire ou de faire ce qui peut choquer la décence »[13]. Bien que le thème de l’œuvre soit osé, on sent bien qu’il n’y a pas ici une réelle et totale remise en question des tabous entourant la sexualité des femmes. Le carcan est bien présent, avec toute son oppression et sa rigidité. Réage nous présente un personnage féminin qui a le courage de vivre une sexualité hors-norme, mais qui ne le fait cependant pas tout à fait de son propre gré. Un personnage pâle qui se construit surtout dans le regard masculin, qui ne semble pas avoir sa volonté propre et qui dépend totalement de celle des hommes, ses maîtres. En fait, un personnage qui se révèle peut-être simplement nostalgique d’une époque de couvent et d’aliénation religieuse : « Il lui était doux que ce lui fût interdit, matériellement, comme la grille du couvent interdit matériellement aux filles cloîtrées de s’appartenir, et de s’échapper »[14].

 

On pourrait dire qu'Histoire d'O présente un sujet féminin qui nous paraît, de prime abord, libéré des contraintes sociales liées à la sexualité. Pourtant, l'écriture de Réage, prisonnière de la décence, dessine un personnage sans désirs ardents et vivant en fonction de volontés qui lui sont extérieures. Dans le cas de Putain, c'est plutôt l'inverse qui se produit. On a d'abord devant nous, dans l'écriture, toute l'aliénation de la narratrice qui est vouée à parler de l'autre et de son regard, sans cesse. Elle semble ne construire son identité que par le regard désirant des hommes. D'ailleurs, elle ne fréquente presque pas les femmes, ne pouvant pas les séduire et donc, n'ayant pas d'intérêt à les côtoyer. La narration au « je » est semblable à une confession, c'est un « je » qui avoue. Il obéit dans un certain sens à l’impératif social du dévoilement de l'intime et de la sexualité. On n'a qu'à penser à ces magazines « spécial sexe » qui dise « tout sur le sexe, comme s'il ne suffisait pas de le faire tout le temps, comme s'il fallait aussi en parler, en parler encore, cataloguer, distribuer (...) »[15]. Le récit se construit dans cette logique du dire tout, même et surtout ce qui est indicible. L'aliénation ainsi dévoilée et répétée dans l'écriture d'Arcan, qu'elle décrit elle-même comme étant « aliénée et inépuisable », n'est cependant pas aussi sans issue que l'auteure pourrait nous le faire croire. L'écriture n'est pas qu'aliénation, elle est aussi une « lutte pour survivre »[16]; une lutte pour vivre, pour être au monde en tant que sujet. Arcan va plus loin que la simple description de son sort de femme aliénée, elle creuse et vient révéler les principes et mécanismes qui se cachent sous les apparences. Elle révèle certaines « vérités » qui, loin d'être admises par le discours dominant, viennent plutôt soulever ses contradictions internes :

J'ai alors décidé d'écrire ce que j'avais tu si fort, dire enfin ce qui se cachait derrière l'exigence de séduire qui ne voulait pas me lâcher et qui m'a jetée dans l'excès de prostitution, exigence d'être ce qui est attendu par l'autre.[17]

La femme que l'on réduit sans cesse à son corps prend soudain parole pour décrire ce que ce « corps » vit et ressent. Elle quitte la simple image et devient sujet par ce seul acte de parole. Il se crée alors un véritable « paradoxe qui s’articule autour de la contradiction entre le statut d’objet du personnage féminin que suggère sa condition de prostituée et le statut de sujet que suggère son agentivité énonciative et narrative »[18]. La prostituée, qui a « incorporé les fantasme des autres (…) au point de s'être nié pour n'être plus que corps pour les autres »[19], restitue sa subjectivité dans l'écriture. Le discours d'Arcan porte aussi une pensée politique indéniable. C'est qu'elle écrit sur elle, mais parle aussi par le fait même de la condition de toutes les femmes, des impératifs sociaux qui forment la Femme. Ainsi, le statut de prostituée n'apparaît pas dans le roman comme une classe à part, mais plutôt comme une figure qui découle de toutes les autres. La femme est toujours « prostituée » au sein d’un système patriarcal, qu'elle le sache ou non :

Il était facile de me prostituer, car j'ai toujours su que j'appartenais à d'autre, à une communauté qui se chargerait de me trouver un nom, de réguler les entrées et les sorties, de me donner un maître qui me dirait ce que je devrais faire et comment, ce que je devrais dire et taire.[20]

La narratrice déclare donc qu'elle était déjà prostituée depuis l'enfance, que tout la ramenait vers cette condition : les contes de fées où il faut toujours être la plus belle et dormir, les spectacles de patinage artistique ou de claquettes qui la mettait déjà en spectacle. Pour les féministes radicales, la prostituée n'est pas non plus différente des autres femmes, elle est plutôt un reflet de leur condition à toutes, un symptôme du patriarcat. Quand la narratrice déclare que ce n'est pas sa vie qui l'anime, mais « celle des autres, toujours »[21], on peut en conclure que plusieurs femmes se trouvent aussi dans cette situation, confrontées depuis l'enfance à des doctrines qui les veulent « corps » et « dociles ». Nelly Arcan souligne également une problématique féministe très intéressante; dans Putain ce sont aussi les femmes qui portent et perpétuent le patriarcat. Le discours de la narratrice est la « preuve que la misogynie n'est pas qu'une affaire d'homme »[22]. Le machisme s'écrit parfois avec le « M » de maman, se passant de mère en fille. Avec une mère « larve » et dépendante face au père, la narratrice se sent voué à être elle-même une larve. C'est un peu une malédiction, qu'on se passerait ainsi à chaque nouvelle génération de femmes, alors que chaque génération d'hommes serait plutôt vouée à désirer leur propre fille, à la « baiser ». Arcan ne reproduit pas dans son écriture les simples impératifs du discours dominant (« sois-belle! Séduis! »). Son discours est teinté par ces injonctions, mais présente plutôt le côté sombre et malade de celles-ci, c'est pourquoi il est subversif. Son écriture vise aussi l'affranchissement par rapport à sa condition d'aliénée : « j'écrirai jusqu'à grandir enfin »[23]. La description de la vie « désincarnée » de la narratrice, description d’un sujet totalement désubjectivé, vient paradoxalement la « réincarnée ». Par la prise de parole, la prostituée réduite à son corps redevient un sujet à part entière, un sujet pensant.

 

Au final, on ne peut pas dire que Putain et Histoire d'O soient des récits totalement porteurs de discours dominant en ce qui a trait aux femmes, bien qu'ils s'articulent et se construisent autour de ceux-ci. Les deux romans présentent bien cette figure de femme assujettie à l'homme, mais comportent aussi leurs lots de subversions et de « folies » en rapport à l'image normative des femmes. Histoires d'O, avec son masochisme et ses amours lesbiens, détonne avec l'image de la femme vertueuse et hétéronormative de l'époque. Le simple fait d'être une « putain » qui parle est déjà un acte subversif en soi. Pourtant, les romans portent aussi ses discours dominants qui encadrent les comportements féminins. Dans l'Histoire d'O, même les amours lesbiens et la multiplicité des partenaires sexuels ne viennent pas tout à fait remettre en question l'hétéronormativité et la monogamie puisqu'O est toujours assujetti à un homme-maître. Dans le cas du roman d’Arcan, le discours patriarcal semble occuper toute la page, mais la perspective critique de la narratrice vient tout de même dénoncer ces normes qu'on appose au corps féminin. La religion, présente dans les deux romans, est également subvertie. Dans l’un, c'est l'homme aimé qui prend la place de Dieu et dans l'autre, c'est la religion qui participe aussi à la domination malsaine des femmes. Dans toute cette analyse politique, il ne faudrait pas oublier que le but premier des romans érotiques est plutôt performatif que théorique : ils visent à exciter. Dans les deux cas, on retrouve bien la structure iniatique propre à ses romans : Histoire d'O qui initie le personnage autant que le lecteur à ces pratiques sadomasochistes et Putain qui vient initier le lecteur au monde caché de la prostitution. La mise en tableau et la description détaillée de pratiques sexuelles ne manquent pas de susciter des réactions chez le lecteur. Pourtant, cet aspect politique de l'écriture au féminin est primordial. Cette écriture porte en elle toute la vision, depuis longtemps cachée, qu'ont les femmes de la sexualité, de leur sexualité. Dans un système patriarcal où la femme est dominée par l'homme, cette vision n'est pas que fleur bleue; elle est forcément politique puisqu'elle parle, même sans vouloir en parler, des mécanismes de dominations qui la forment. Le sujet féminin se dessine donc dans l'écriture en tant que sujet aliéné, mais aussi, en tant que sujet luttant et cheminant vers une certaine libération. La description de cette aliénation est un premier pas vers le développement d’une pensée critique menant à l’émancipation.

 

 

 

 

BIBLIOGRAPHIE

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BATAILLE Georges, L’érotisme, Collection Reprise, Éditions de Minuit, Paris, 2011.

BLANCHETTE Julie, De Pauline Réage à Anne Rice : un pas vers une sexualité démocratisée, Mémoire de maîtrise en études littéraire, Montréal : Université du Québec à Montréal,  2010, 91 p.

BOISCLAIR Isabelle, "Accession à la subjectivité et autoréification: statut paradoxal de la prostituée dans Putain de Nelly Arcan," dans Marcheix, Daniel and Nathalie Watteyne éd. L'écriture du corps dans la littérature québécoise depuis 1980, Limoges, PULIM, 2007.

BOURDIEU Pierre, La domination masculine, Seuil, Paris, 1998.

DELEUZE Gilles, Présentation de Sacher-Masoch : Le froid et le cruel, Union Générale d’Éditions, Paris, 1973.

DESFORGES Régine, O m’a dit : entretiens avec Pauline Réage, Société Nouvelles des Editions Jean-Jacques Pauvert, Paris, 1975.

RÉAGE Pauline, Histoire d’O, département de la libraire Arthème Fayard, Pauvert, Paris, 2002.

 

 


[1] BOURDIEU Pierre, La domination masculine, Seuil, Paris, 1998.

[2] Ce concept est définit par le sociologue Pierre Bourdieu comme étant un « système de disposition acquises par l'apprentissage implicite ou explicite qui fonctionne comme un système de schèmes générateurs, est générateur de stratégies qui peuvent être objectivement conformes aux intérêts objectifs de leurs auteurs sans en avoir été expressément conçues à cette fin. ».

[3] Le concept de féminisme est ici compris dans un sens large et imprécis qui ne rend pas compte de toutes les différentes écoles de pensées et de tous les courants (et donc des différentes définitions) que sous-tendent ce terme.

[4] ARCAN Nelly, Putain, Seuil, Paris, 2001, p.17.

[5] Aliénation n.f., PHILOS : État de l’individu dépossédé de lui-même par la soumission de son existence à un ordre de chose auquel il participe mais qui le domine. Définition tirée du dictionnaire Le Petit Laroussse Illustré 2009, p.29.

[6] RÉAGE Pauline, Histoire d’O, département de la libraire Arthème Fayard, Pauvert, Paris, 2002.

[7] DELEUZE Gilles, Présentation de Sacher-Masoch : Le froid et le cruel, Union Générale d’Éditions, Paris, 1973, p.21.

[8] RÉAGE Pauline, Histoire d’O, département de la libraire Arthème Fayard, Pauvert, Paris, 2002, p.138.

[9] BATAILLE Georges, L’érotisme, Collection Reprise, Éditions de Minuit, Paris, 2011, p.13.

[10] DESFORGES Régine, O m’a dit : entretiens avec Pauline Réage, Société Nouvelles des Editions Jean-Jacques Pauvert, Paris, 1975, p.104.

[11] Ibid.

[12] Dictionnaire Le petit Larousse Illustré 2009, p.288.

[13] Ibid., p. 834.

[14] RÉAGE Pauline, Histoire d’O, département de la libraire Arthème Fayard, Pauvert, Paris, 2002, p.154.

[15] ARCAN Nelly, Putain, Seuil, Paris, 2001, p. 29.                                                                   

[16] Ibid.

[17] Ibid.

[18] BOISCLAIR Isabelle, "Accession à la subjectivité et autoréification: statut paradoxal de la prostituée dans Putain de Nelly Arcan," dans Marcheix, Daniel and Nathalie Watteyne éd. L'écriture du corps dans la littérature québécoise depuis 1980, Limoges, PULIM, 2007, p.111.

[19] Ibid., p.123.

[20] ARCAN Nelly, Putain, Seuil, Paris, 2001, p. 15.

[21] Ibid., p.20.

[22] Ibid., p.18.

[23] Ibid.