Daredevil à l’écran: redéfinitions contemporaines d'un imaginaire de la cécité (2)

Daredevil à l’écran: redéfinitions contemporaines d'un imaginaire de la cécité (2)

Soumis par Clément Pelissier le 22/06/2015

 

Nouvelle incarnation, nouvelle considération des perceptions  

La série est très récente et n’est pas encore finie et il faudrait en avoir une vision complète pour faire un plus juste bilan des arguments qu’elle déploie. La première saison fournit cependant de quoi réfléchir. Quelle que soit la volonté de «réalisme» des auteurs, l’aventure de Daredevil demeure la (re)lecture particulière d’un récit fantasque. On part toujours du postulat qu’un jeune garçon a reçu dans les yeux un produit chimique dont on ignore la composition. Cette première saison s’attarde sur la condition de Matt Murdock et sur sa représentation auprès des autres personnages et du spectateur lui-même. Matt en est seulement aux balbutiements de son alter ego. La version de Mark Steven Johnson considérait le quotidien de Murdock, mais privilégiait le point de vue des adversaires de l’avocat ou des maladroits qui ne savent pas comment se comporter devant cette infirmité. Il en résultait une considération assez cruelle et stéréotypée: Foggy Nelson était très maladroit avec son ami et mauvais plaisantin. Il guidait Matt par l’épaule dans un moment de colère de l’avocat, qui repoussait son aide; ou lui mettait de la moutarde dans son café. Matt était même sur le point de se faire écraser par une voiture sous le regard de son collègue qui ne pouvait qu’insulter le chauffard. Le journaliste Ben Urich complimentait Murdock sur le choix de la couleur de sa canne, et il s’entendait répondre qu’on le croyait sur parole. En outre, c’est aux grands méchants du film que revenait en toute logique la critique la plus insultante. Foggy tentait de faire entrer leur cabinet dans les bonnes grâces du riche Wilson Fisk – le Kingpin –, mais son assistant rétorquait que le quota de personnes handicapées était déjà atteint pour l’année en cours. 

Le point de vue de la nouvelle série permet l’arrivée d’un Foggy bien plus complice de son ami. Dès l’épisode pilote, sur leur lieu de travail, il indique à Matt les postures et les attitudes de leurs interlocuteurs pour l’aider à suivre les conversations: hochement de tête et haussement d’épaules. Karen Page, la secrétaire du cabinet, qui tient cette fois un rôle charnière, se retrouve dans l’appartement de Matt et une longue conversation se met en place. Karen est en danger de mort et doit passer la nuit chez l’avocat par sécurité. Elle préfère laisser à son hôte le confort de son lit et opte pour le canapé, mais Matt répond que cette option est un mauvais choix  «de ce qu’il sait de son appartement» (01x01, Goddard et DeKnight, 2015). Le problème vient d’un écran publicitaire géant au coin de la rue qui projette une lumière crue dans tout le salon. Matt ne peut en souffrir, mais Karen en revanche ne pourrait dormir dans de telles conditions. La jeune femme demande si elle peut poser une question personnelle, et Matt répond sans attendre qu’il n’a pas toujours été aveugle, cela étant la question la plus fréquente qu’on lui pose. Il raconte l’accident de la route, sans mentionner évidemment le passage où sa vie et ses perceptions sensorielles se sont à jamais modifiées. Karen veut alors savoir s’il se souvient du fait d’avoir vu avant l’âge de neuf ans. Matt démontre dans sa réponse qu’il sait ce que les gens attendent souvent de la part d’un accidenté qui a passé la majeure partie de sa vie avec la cécité, mais livre en réalité un ressenti très intime de son handicap: «Je suis censé dire que ça ne me manque pas. C’est ce qu’on nous dit en convalescence: se définir par ce qu’on a, valoriser les différences, ne pas s’excuser de ce qui nous manque. C’est vrai, pour l’essentiel…Mais ça ne change rien au fait que je donnerai n’importe quoi pour revoir le ciel une fois» (01x01, Goddard et DeKnight, 2015). À son tour, Matt demande à questionner Karen, qui hoche la tête affirmativement, en oubliant un instant que l’avocat doit recevoir oralement la confirmation qu’elle accepte de répondre.

Le film de 2003 succombait parfois à la tentation d’un certain pathos au sujet de la cécité de Matt Murdock, en grande partie à cause des maladresses répétées de son entourage que nous avons décrites. En 2015 en revanche, la série y cède beaucoup moins. Le format en épisodes contribue sans doute pour grande part à ce changement de ton: les dialogues n’hésitent pas à ménager des silences, les personnages ont le temps nécessaire pour choisir leurs mots et leurs arguments. La conversation entre Matt et Karen se veut très simple et authentique: aucune musique ne vient appuyer leur échange. Il ne s’agit plus ici de rechercher l’exploitation visuelle spectaculaire d’une hyperacuité fabuleuse et de narrer les exploits d’un super-héros. Il faut désormais raconter l’histoire d’un non-voyant qui, pas à pas, épisode après épisode, va devenir ce héros. C’est pourquoi un pan important de la série concerne le handicap de Matt Murdock et non un «sens radar» de Daredevil.

Remarquons à ce propos que la série approfondit dans des flashbacks les liens entre le petit Matt et son père, et leur apprentissage de la cécité. Une scène en particulier montre le garçon en train d’apprendre le braille et en expliquer le mécanisme à son père: comment les points sont espacés entre eux, et la difficulté qu’il peut avoir à identifier la lettre «w» parce que le braille est un procédé basé sur la langue française «qui n’a pas beaucoup de w1» (01x01, Goddard et DeKnight, 2015).

Constatons également que la série considère aussi le thème de l’attention. Dès le troisième épisode intervient une large métaphore autour du grand ennemi de cette aventure, à nouveau le Kingpin. Il est présenté dans une galerie d’art, devant le tableau qui donne son titre à l’épisode «Rabbit in a snow storm» (01x03, Goddard et DeKnight, 2015). Wilson Fisk explique à la conservatrice qu’il ne cherche pas à voir ce que l’artiste aurait pu représenter dans ce cadre blanc. Il veut le ressentir. La série annonce ici que le Kingpin sera un ennemi mortel, en supposant qu’il perçoit toujours au-delà des apparences. Il est presque insaisissable, il «voit» et anticipe partout et son influence s’étend dans toute la ville. Certes, cette notion d’«attention» est d’ordre artistique, symbolique et presque spirituel ici, mais on trouve un autre traitement du vocabulaire de la vision et de la perception, dans un sens plus large. En outre l’attention, au même titre que la vision dans le film de 2003, propose aussi une mise en scène qui tente d’interroger aussi bien le symbolique que le biologique.

 

Aveugle de fiction pour une urgence de la lutte: la sur-attention d’un perpétuel combattant

Qu’il s’agisse de Matt Murdock ou de Daredevil, il est certain que nous sommes face à un super-héros pour qui la concentration et l’attention sont des composantes de la vie quotidienne de l’avocat et des conditions vitales pour le guerrier des toits et des rues qu’est Daredevil. On peut voir un homme menant la vie dure aux criminels d’une façon qui n’est guère différente d’un combattant comme Batman dans sa maîtrise des arts martiaux. La plupart du temps, ces combats sont ceux d’un véritable guerrier des rues aguerri dont on nous montre les virevoltantes prestations2. On oublierait presque parfois les particularités sensorielles du justicier. C’est pourquoi, ponctuellement dans les séquences de combat, la caméra zoome sur un chien de pistolet qui recule, sur une balle qui s’aligne dans un canon, sur des pas qui s’approchent dans un escalier de métal pour nous remettre en mémoire à quel point ce combattant doit se concentrer et se référer à sa propre imagerie mentale. Alors que le film de 2003 recréait l’environnement dans un champ bleu lié à une imagerie mentale du héros, la série de 2015 choisit plutôt d’insister sur des images déjà présentes, dont le ralenti permet de comprendre que les scènes concernées se déroulent du point de vue d’un personnage qui doit plus que quiconque être attentif à ce qui l’entoure. Si la fiction choisit ces deux hypothèses, chacune étant au final liée à un rendu visuel, il faudrait une nouvelle fois se demander comment la recherche et ses avancées permettent de mieux comprendre comment les personnes visuellement déficientes peuvent se concentrer sur leur environnement et sur les données qu’il leur renvoie.

On peut se référer aux récents travaux de Caroline Pigeon et Claude Marin-Lamellet (2015) sur les capacités attentionnelles des aveugles précoces et tardifs. Ils partent du constat qu’un tiers des personnes atteintes d’une déficience visuelle ne se déplacent pas de façon autonome et que la déficience visuelle oblige par nature à considérer un ensemble d’informations extérieures variées, à la fois d’ordre sensoriel, liées à la mobilité ou encore mnésiques. Par ailleurs, ces informations demandent sans cesse d’être actualisées. Il s’agissait donc de proposer un outil de mesure des capacités attentionnelles adapté aux personnes aveugles; puis d’évaluer ces capacités chez des aveugles précoces ou tardifs pour observer celles qui se trouvent privilégiées. Certaines études antérieures ont montré que les aveugles précoces pouvaient réagir plus rapidement que les autres –mais pas nécessairement plus efficacement– aux stimuli auditifs et tactiles (Collignon et De Volder, 2009). L’hypothèse de travail de 2015 suppose que l’attention des aveugles précoces serait plus élevée que celle des aveugles tardifs et des personnes voyantes. Pigeon et Marin-Lamellet ont ainsi mesuré l’attention et la mémoire de travail de participants au moyen de cinq tests adaptés à des personnes déficientes visuelles via la modalité auditive. Ils se sont aussi donnés comme objectif de tester l’existence de compétences différentes  entre les aveugles précoces et tardifs.

L’attention sélective (1) concerne des informations globales, l’attention soutenue (2) intervient dans l’orientation et l’esquive des obstacles, l’attention divisée (3) se concentre sur plusieurs tâches simultanées, tandis que la flexibilité attentionnelle (4) est la capacité à déplacer l’attention d’une tâche à l’autre. Enfin, la mémoire de travail (5) retient temporairement des informations verbales. L’expérience se déroulait entre 24 participants aveugles et 24 participants voyants. On comptait 14 aveugles précoces et 10 aveugles tardifs. Ils avaient tous accès à des aides à la mobilité: 11 des aveugles précoces avaient recours à une canne contre 7 chez les aveugles tardifs, tandis que 3 des aveugles précoces avaient le soutien d’un chien guide pour le même nombre chez les tardifs. Les participants passaient les tests dans une pièce silencieuse. Chaque expérience entendait stimuler une attention particulière: repérer auditivement des consonnes parmi des chiffres pour l’attention sélective ou les repérer sur une plus longue durée pour l’attention soutenue; compter l’occurrence d’un chiffre précis pendant la tâche d’attention soutenue permettait de tester l’attention divisée; tandis que soustraire et additionner des nombres permettait d’évaluer la flexibilité attentionnelle (Plus-Minus task). La mémoire de travail était  testée en repérant le retour d’un élément d’une liste à intervalle régulier (N-back task); ainsi que par une mesure d’empan mnésique (digit span dans l’ordre et en ordre inversé). Les résultats obtenus font bien état de meilleures capacités attentionnelles chez les personnes non voyantes par rapport aux voyants, en particulier pour les tâches d’attention sélective, soutenue et divisée (pour les aveugles précoces comme pour les tardifs); ainsi que dans la mémoire de travail (mais seulement chez les aveugles précoces). Notons que Pigeon et Marin Lamellet ne constatent pas de différences attentionnelles entre les aveugles précoces et tardifs. Cette absence est attribuée dans l’étude à la durée importante de la cécité des aveugles tardifs. Il est probable que l’habitude de la pratique des activités quotidiennes en état de cécité sur une longue période chez les aveugles tardifs (en moyenne presque 16 ans dans ce cas précis) ait conduit à des résultats semblables à ceux obtenus par les aveugles précoces. C’est donc surtout entre les voyants et les aveugles précoces que les différences sont notables:

The present study seems to be the first attempt to provide an overall assessment of the attentional functioning of blind persons, although several other studies have focused on specific cognitive mechanisms. Indeed, our results indicate that blindness (since birth or appearing in adulthood) seems to lead to information processes and manipulations that are fast and efficient. (Pigeon et Marin-Lamellet, 2015, p. 7)

S’il est certain que l’on ne peut associer directement les imaginaires contemporains de Daredevil à l’écran aux avancées de la recherche sur la question de la cécité, nous avons en revanche tâché de montrer que les travaux scientifiques confirment sur ce point de l’attention une hyper-capacité présente chez les aveugles (précoces ou tardifs). Ainsi, la fiction a intégré avec raison des attentes intuitives qui se trouvent au final confirmées par les recherches sur la compensation du handicap visuel. La question de l’attention de Daredevil dans le vécu de sa cécité méritait vraiment d’être posée, car elle pourrait expliquer en partie le fantasme d’un «radar». Matt Murdock est certes aveugle, mais l’appréhension de sa cécité diffère radicalement selon qu’il est en costume d’avocat ou de super-héros. L’attention de Murdock telle qu’elle est présentée à l’écran n’est pas celle de son alter ego. Matt est sur la terre ferme, et si ses capacités sensorielles sont montrées, elles ne le sont que dans l’attente intime d’un spectateur complice. Murdock fait précisément tout pour être le plus banal des aveugles –qui aurait acquis son autonomie– et il faut bien que sa canne passe pour une aide à la mobilité. En revanche, Daredevil est sur les hauteurs ou au moins dans des postures qui ne sont certainement pas celles d’un respectable membre du barreau. Dans les comics, il n’est sans doute pas de personnage plus combatif et acharné qu’il ne l’est. Quand il intervient, cela veut dire qu’il y a urgence. À l’écran, il est donc presque systématiquement montré en combat. En étant perpétuellement assailli, en songeant sans cesse à ses postures, on suppose que Daredevil doit donc mobiliser ses capacités attentionnelles sans aucune interruption. Peut-être est-ce là une hypothèse possible à propos de la nature de son super-don? Sa sensorialité démultipliée lui permet en fait de prêter une sur-attention à son environnement. Par ailleurs, l’absence de la canne dans les scènes de combat de la série souligne nettement le combat à mains nues et atteste que ce Daredevil plonge véritablement au contact des adversaires et n’a même pas recours à son aide3.    

 

Oublier le «radar» pour apprendre la sur-attention

C’est donc un enchaînement perpétuel de sensations et de perceptions qui sont montrées dans la série de 2015, mais ce n’est pas l’imagerie d’un radar qui est retenu cette fois. Dans le film de 2003 persistait l’idée que la super sensorialité visuellement rendue au spectateur constituait l’avantage majeur de Daredevil, qui pouvait éventuellement planifier son assaut en tirant profit des informations précieuses que ses pouvoirs lui permettaient de collecter (distance, nombre des ennemis, positions, objets…). Dans la nouvelle série, le seul moment où le spectateur a vraiment accès au champ visuel de Murdock est quand une infirmière du nom de Claire s’occupe du héros et lui demande ce qu’il peut «voir». Matt répond qu’il a devant lui un «monde en flammes» et ce monde orangé laisse transparaître le visage de l’infirmière (01x05, Goddard et DeKnight, 2015). À nouveau, on peut supposer une force seulement symbolique dans cette scène, puisque ce monde en flammes  ne revient pas par la suite. Cela prend son sens puisque dans le rythme effréné de ces 13 premiers épisodes, Daredevil doit sans cesse s’extraire des flammes d’une ville en perdition. C’est plutôt Matt Murdock qui a le temps du dialogue avec les protagonistes; et il décrit bien plus qu’il ne montre. Lors de leur première rencontre au second épisode, il explique à son infirmière de fortune qu’il entend les pas au-dessus d’eux, qu’il sent une eau de Cologne à travers le plancher… Le futur Daredevil est une fois encore sans cesse sur le qui-vive et c’est précisément cette attention déferlante chez un aveugle blessé qui surprend son hôtesse. Toute la scène se joue sur l’étonnement de Claire: elle a recueilli le héros à demi mort dans une benne à ordures et lui prodigue les premiers soins. Dans un premier temps, Matt se relève et cherche à partir. Claire doit lui indiquer où se trouve la porte. Pourtant elle ne peut comprendre à ce stade que le héros est aveugle. Il s’évanouira juste après et elle mettra sa désorientation sur le compte du choc. Elle possède chez elle le peu de matériel médical nécessaire pour se rendre compte par elle-même ensuite qu’au-delà des blessures physiques, quelque chose ne va pas chez Murdock: «Vos yeux ne répondent pas à la lumière, ce qui ne vous alarme pas. Donc, soit vous êtes aveugle, soit dans un état encore pire» (01x02, Goddard et DeKnight, 2015). Claire est présentée comme un personnage qui ne peut admettre qu’un homme aveugle soit toujours vivant et si alerte après avoir subi autant de dommages corporels. Comment se peut-il qu’un individu dans sa condition puisse résister et s’être défendu de cette façon? Comment a t-il pu dévier les coups de ses points vitaux, puisqu’il n’est pas censé les anticiper de la sorte? Matt explique qu’il est fils de boxeur et qu’il a appris à se renforcer et à anticiper. Néanmoins, du point de vue de Claire, les perceptions de ce justicier aveugle n’en sont pas moins hors du commun. Elles ne répondent pas à ce que l’infirmière connaît de la cécité. Elle admet mal que Matt puisse sentir un parfum au travers des murs, mais il est obligé de dévoiler une partie de son jeu, car il est traqué dans l’immeuble et son poursuivant est précisément baigné d’eau de Cologne. Ajoutons que Murdock essaye de faire comprendre ses capacités à l’infirmière sans trop en dire. Il refuse l’hôpital puisque son agression était programmée et qu’il se verrait achevé s’il y allait. Il n’en faut guère plus à Claire pour comprendre la nature des occupations de son patient: il passe ses nuits à combattre les malfrats. Quand son interlocutrice mentionne le fait qu’il soit aveugle et que cela entre normalement en contradiction avec cette activité, il répond simplement qu’il existe d’autres façons de voir.  

Des comics à Netflix, le nouveau champ visuel de Daredevil

Des comics à Netflix, le nouveau champ visuel de Daredevil, par theinsightfulpanda.com

Ainsi, la série choisit de parler différemment au spectateur. Il connaît les perceptions de Daredevil, mais ce sont dans ses interactions avec les autres que l’on se rappelle qu’il sort de la norme, en particulier pour le corps médical.

En outre, un épisode en particulier rappelle que Matt n’a évidemment jamais été un combattant inné et que sa parenté avec un père boxeur n’a pas suffi. Il retrouve Stick, son mentor (01x07, Goddard et DeKnight, 2015). Il s’agit d’un vieil homme aveugle amené dans la mythologie du justicier et sa bande dessinée par Frank Miller en 1981, qui va initier le jeune Matt Murdock à sa nouvelle situation. Contrairement à son disciple, l’infirmité de Stick n’est pas liée à de mystérieux produits chimiques et il ne possède aucun «super-pouvoir» au sens strict. Les comics books originels précisent toutefois qu’il s’est ouvert à un mystérieux mysticisme qui lui permet de démultiplier ses sens. Si la série laisse entrevoir un groupuscule à la toute fin de l’épisode, elle ne retient pas cette idée de «magie». Stick y apparaît comme un non-voyant qui aurait démultiplié ses talents. Toute une partie de l’épisode est centrée sur le fait que le vieil homme pousse Matt Murdock à s’ouvrir à ce qu’il perçoit quand il est encore enfant, et surtout à lui enlever de la tête l’idée qu’il ne peut se fier qu’à ses oreilles et doit prendre en compte tous les champs de ses perceptions:

Stick: Tu as survécu au camion et tu as reçu cette saloperie de produit chimique dans les yeux.  Ensuite?

Matt: J’entends des choses.

Stick: Quel genre de choses?

Matt: Tout. J’entends les gens tousser, se disputer, les chats qui miaulent. Parfois, à plusieurs rues. Je ressens les choses. Je sais où elles sont, quand elles bougent. Mais je ne vois pas.

Stick: Tu sais comment on appelle ça?  Un don. Un don spécial. Que peu de gens possèdent. Ou méritent.

[…]

Stick [parlant de la glace que Matt est en train de manger]: Elle a quel goût?

Matt: Vanille.

Stick: Tout le monde peut goûter la vanille. Fais plus attention, utilise ton don. Tu sais ce que tu manges? [humant sa propre glace] Du sucre en poudre, une gousse de vanille, du lait de trois laiteries différentes, dans deux États. [Léchant sa glace] Un lot de produits chimiques tout droit sortis du tableau périodique, et de la terre provenant des mains du type qui t’a servi. 

Selon Stick, ce sont donc le corps et l’esprit tout entiers qui doivent être mobilisés par une concentration de tous les instants. Dans le même épisode, quand il vient chercher Matt la première fois dans sa chambre, il le trouve gémissant, les mains plaquées sur les oreilles. Son mentor va alors lui lancer des clés que l’on entend tinter. Le garçon retire les mains de ses oreilles et se saisit du trousseau au vol. Stick lui dira alors: «Ils pensent que tu vas de plus en plus mal. Mais ce n’est pas le cas, hein petit? Tu es de plus en plus fort». La série laisse ici résonner un chapitre précis des comics books, où Matt Murdock perd ses compétences. Il n’est plus du tout habitué à se déplacer sans ses dons et manque de se tuer dans ses acrobaties. Il se retrouve forcé d’aller trouver son maître, qui doit lui réapprendre ses perceptions premières (Miller et Janson, 2013, pp. 377-397). Pour Stick, en particulier dans la série télévisée, la vue et son absence ne sont rien comparées à l’attention cognitive globale que Matt pourrait trouver en lui. Les dons de Matt ne suffisent pas, Stick n’accorde même aucun crédit à la prépondérance d’un éventuel «radar» s’il n’est pas employé dans une perception beaucoup plus étendue.

 

Conclusion

Il y a eu indéniablement une renaissance de Daredevil à l’écran, qui s’inscrit désormais dans une continuité de sa fiction audiovisuelle. Le film s’est égaré en 2003 dans une volonté utopique de représenter en trop peu de temps toute la mythologie d’un personnage protégeant New York depuis 1964 dans l’encre des pages. Il était pourtant le premier long-métrage grand public à proposer une interprétation de ce super-héros aveugle pensé pour le pictural. La représentation du champ visuel qu’il maintenait est un point d’intérêt central pour la présente recherche. L’hypersensorialité de Daredevil y est dépeinte au travers de la reconstruction mentale d’un environnement, qui permet à la fiction de proposer un imaginaire de la cécité. Si nous avons pu expliquer en quoi le «sens radar» est fantasque sur bien des points, nous avons pu aussi montrer qu’il est très efficace pour donner accès, même naïvement, à une compétence réelle de certains aveugles à s’appuyer sur une forte capacité d’imagerie mentale. Là où cette fiction trébuche (peut-être parce qu’elle reste trop près des comics initiaux), c’est dans l’incapacité de ses concepteurs a donné une représentation juste de ce que pourrait être un véritable «sens radar» ─une écholocalisation telle que l’ont pratiqué de manière sur-intuitive les aveugles et telle que l’étudient les scientifiques dans ses prolongements neuraux contre-intuitifs.

Douze ans plus tard, la série télévisée de 2015 semble parvenir à réconcilier de façon plutôt unanime les spectateurs avec un super-héros aveugle qui, sans nécessairement répondre aux questions que pose la cécité, les considèrent différemment. D’autres choix sont posés par cette première saison et de nouvelles représentations sont invoquées. On voit se construire au fil des épisodes le quotidien puis la mission d’un non-voyant qui doit faire comprendre à son entourage et au spectateur ce que pourrait être sa condition. Quand elle s’intéresse à Matt Murdock, la série prend le temps de développer le vécu d’une cécité que le personnage sait vivre au quotidien. Ce ne sont plus en priorité les dons de l’avocat qui sont montrés au public –qui aura pourtant toujours la possibilité de s’en rappeler–, mais plutôt son appréhension du monde qui l’entoure. Quand il est Dardevil, le personnage est précipité en continu dans sa mission tumultueuse et les pouvoirs sensoriels que nous connaissons deviennent les garants de la survie d’un aveugle guerrier. Mobiliser son attention, appréhender son environnement sont pour ce justicier une question de vie ou de mort. Il est évident que l’on prendrait des risques à confronter sans mesure le vécu d’un super-aveugle à celui d’un réel non voyant, mais l’on constate au moins que la recherche ne cesse de s’affiner quant à ces questions. Si la fiction audiovisuelle n’est pas une source, elle est au moins la représentation d’un imaginaire collectif sur une question à laquelle la recherche n’a certainement pas terminé de répondre. Il reste à voir ce que la seconde saison de la série fera de l’hypersensorialité d’un personnage qui vient tout juste d’enfiler son nouveau costume. 

L'auteur tient a remercier la Région Rhône-Alpes pour l'obtention de la bourse CMIRA explora Doc ayant permis l'élaboration de cet article

 

Bibliographie

Bachelard Gaston, La formation de l’esprit scientifique. Contribution à une psychanalyse de la connaissance objective, Paris, Bibliothèque Philosophique J. Virin, 1970.

Collignon Olivier & De Volder Anne G., «Further evidence that congenitally blind participants react faster to auditory and tactile spatial targets», pp. 287-293 dans Canadian Journal of Experimental Psychology,  n°63, 2009.

de La Souchère Marie-Christine, «Du sixième sens des chauves-souris», pp. 92-94 dans La Recherche, n°476, juin 2013.

Dulin David et Martins Daniel, «Expérience tactile et capacités d'imagerie mentale des aveugles congénitaux», pp. 159-172 dans Bulletin de psychologie, n°482, 2006/2.

Hatwell Yvette,  Psychologie cognitive de la cécité précoce,  Paris,  Dunod, 2003.

Lehoucq Roland et Steyer Jean-Sébastien , «L’ouïe superfine de Superman», pp. 84-85, dans Pour la Science, n°452, juin 2015.

Miller Frank et Janson Klaus, Daredevil (#158-#191), coll. Marvel Omnibus, Marvel, 2013.

Miller Frank et Janson Klaus, «Daredevil #177, Where Angels Fear To Tread», 1981, pp. 376-397 dans Miller Frank et Janson Klaus, Daredevil (#158-#191), coll. Marvel Omnibus, Marvel, 2013.

Miller Frank et Janson Klaus, «Daredevil #187, Overkill», 1982, pp. 622-645 dans Miller Frank et Janson Klaus, Daredevil (#158-#191), coll. Marvel Omnibus, Marvel, 2013.

Pigeon Caroline et Marin-Lamellet Claude, «Evaluation of the attentional capacities and working memory of early and late blind persons» pp. 1-7 dans Acta Psychologica, n°155, Février 2015.

Stroffregen A. Thomas, Pittenger B. John, «Human echolocation as a basic form of perception and action», pp. 181–216 dans Ecol Psychol, n° 7, 1995.

Thaler Lore, Arnott R. Stephen, Goodale A. Melvyn, «Neural Correlates of Natural Human Echolocation in Early and Late Blind Echolocation Experts» dans  PLoS ONE, 6(5), 2011.

Troille Emilie, De la perception audiovisuelle des flux oraux-faciaux en parole, à la perception des flux manuo-faciaux en Langue Française Parlée Complétée. Adultes et enfants: entendant aveugles ou sourds, thèse de doctorat en Sciences du langage, 2009, Université Stendhal Grenoble 3. 

 

Filmographie

Goddard Drew et DeKnight S. Steven, Marvel’s Daredevil, 13 épisodes, 2015, Marvel Television, ABC Studios, DeKnight Prods., Goddard Textiles.

Johnson Steven Mark, Daredevil, 2003, 20th Century Fox.

Nolan Christopher, The Dark Knight, 2008, Warner Bros Pictures.

  • 1. Les comics books originels pouvaient pousser la perception de Matt Murdock jusqu’à lui faire «lire» l’encrage des journaux par le toucher, sans même passer par le braille.
  • 2. Il est indéniable que la fiction d’un ninja aveugle fasse rêver: songeons à la forte prépondérance de ce thème chez un personnage tel que le sabreur aveugle japonais Zatoichi, qui depuis 1962 s’est vu consacré une série télévisée et 26 films jusqu’en 1989, puis en 2003.
  • 3. Dans le film comme dans les comics, la canne passe pour une aide à la mobilité aux yeux des autres. Elle l’est aussi pour Daredevil mais pour un usage bien moins commun: elle lui permet de bondir et de s’accrocher aux immeubles, ou d’assommer les malfrats avec force rebonds dans tous les coins de case. En 2015, le Daredevil en devenir privilégie surtout le combat à mains nues.