Anarchopanda est un hackeur. Pas parce qu’il fait partie d’Anonymous, pas parce qu’il répand des virus informatiques, et pas non plus parce qu’il pirate la musique de Britney Spears. Le professeur de philosophie, devenu la coqueluche du mouvement étudiant dans son costume de panda, est un hackeur parce qu’il manipule du code.

Très tôt dans la culture populaire, on a associé le hackeur à une menace informatique: tour à tour on l’a représenté comme un pirate, un terroriste ou un anarchiste. Ceci est plutôt réducteur si l’on considère les bienfaits que nous ont apportés les hackeurs au cours de leur histoire: ils ont inventé l’ordinateur personnel et ont grandement contribué au développement d’Internet. On peut apprécier aujourd’hui l’implication énergique des hackeurs dans le mouvement open-source où ils développent des logiciels gratuits, utilisés abondamment dans nos écoles et accessibles aux pays plus pauvres.

Qu’elles soient louables ou non, les intentions du hackeur sont complexes. Malgré cela, tous les types de hackeurs possèdent une compétence unique: la maîtrise du code informatique. Ils sont aptes à le manipuler pour lui faire accomplir autre chose que ce pour quoi il a été prévu. Par exemple, la pratique courante du jailbreak consiste à insérer dans un appareil électronique quelques lignes de code qui permettent ensuite de l’utiliser à des fins non désirées par son concepteur. Les possibilités ouvertes repoussent les limites de l’imagination, comme on peut le constater entre autre sur le site http://www.kinecthacks.com, qui recense tous les usages non orthodoxes réalisés à partir de la Kinect de Xbox.

Aujourd'hui, avec le recul, il devient possible de penser le hackeur en dehors de sa sphère informatique. C'est que des codes, il y en a partout: code civil, code de la route, code éthique, code linguistique, etc. Un code n'est en somme qu'une série d'instructions qui, exécutée en tout ou en partie, crée des effets dans le monde. Manipulez le code, vous influencerez les effets. Anarchopanda en est un excellent exemple.

La communauté des professeurs s'est positionnée dans une large mesure en faveur de la grève étudiante. Pour publiciser leurs opinions, ils ont utilisé toute la palette des actions normalement attendues de cette profession: lettres aux journaux, déclarations de principes, pétitions, etc. Disons simplement qu'il existe un code de conduite implicite qui oriente les actions symboliques du corps professoral.

Se déguiser en panda pour manifester tombe franchement en dehors de ce cadre.

D'autre part, les policiers qui encadrent les manifestations doivent observer un code de déontologie et un code de conduite qui s'expriment en un protocole d'intervention. Pour reprendre les mots d'Anarchopanda lui-même, dans ce protocole, à la ligne «Panda», il n'y a rien. L’éventail des comportements typiquement prévisibles des policiers s'étend du protecteur bienveillant à la brute totalitaire. Pourtant l'un comme l'autre se trouvent désarçonnés devant cette mascotte géante qui veut leur faire un câlin.

Anarchopanda a su manipuler le code des normes sociales qui guide les actions du corps professoral et du corps policier en y insérant sa présence étrangère. Sans s'opposer directement à ces codes, en les travaillant de l'intérieur, il en a fait surgir quelque chose de novateur. Et peut-être pour la première fois dans l’histoire, on peut voir aujourd’hui un panda défendre devant le tribunal son droit au port du masque. Voilà tout le pouvoir du hackeur: en réinterprétant les divers codes sur des tangentes inédites, il ouvre des possibilités jamais même postulées.

Souvent, ses effets ne sont que temporaires et la norme sociale élastique les récupère bien assez tôt. Plus rarement, les petits cailloux détachés engendrent une avalanche révolutionnaire. Le cas le plus évident est celui de l'informatique, mais on en trouve partout ailleurs: Jésus s’est appliqué à transformer de l’intérieur le code de la loi hébraïque exprimé dans l’Ancien Testament, Einstein s’est attaqué aux lois de la gravitation codifiée dans les équations newtonienne, etc. Le hackeur est un manipulateur de code, quel que soit ce code.

Seul le temps nous dira si le hackeur Anarchopanda aura réussi à transformer durablement le code social qui régule les manifestations, tant du côté des manifestants que de l'autorité. Mais au fond, ce qui importe vraiment, c'est que lorsque les tensions montent, lorsque la rue se fait menaçante, peu de choses apportent autant de réconfort que la présence d'un panda à ses côtés.