Lady Gaga: une lecture mythocritique

Lady Gaga: une lecture mythocritique

Soumis par Fernando Stefanich le 03/10/2014
Catégories: Esthétique, Musique, Pop

 

Elle est née sous le nom de Stefani Germanotta, mais le monde la connaît comme Lady Gaga. Deux albums lui ont suffi pour s’introniser en reine du la pop. Elle a déjà vendu plus de 23 millions de disques et dépasse les 64 millions de singles vendus alors que l’industrie du disque est perturbée par la révolution numérique. Comment expliquer ce phénomène? Comment expliquer un tel engouement et une ascension aussi fulgurante?

Lady Gaga est incontestablement une musicienne aux multiples talents, elle chante, joue du piano et  compose. Ses sources d’inspiration s’avèrent variées: Madonna, Freddie Mercury, David Bowie, Gwen Stefani, Christina Aguilera, Nina Hagen ou encore Marilyn Manson. Or, il suffit de voir son entrée aux Grammy Awards 2011 pour comprendre que son talent dépasse largement le cadre de la musique et que ses apparitions sont de véritables performances. Sa biographie nous apprend qu’à l’âge de 17 ans elle entre à la New York University’s Tisch School of the Arts et que, malgré des débuts difficiles, elle finit par s’imposer dans le milieu new-yorkais. En outre, Lady Gaga a compris la première l’importance d’internet. MySpace, YouTube, Facebook, Twitter, elle est présente sur tous les réseaux et rien n’est laissé au hasard. En 2008, elle contacte l’agence Think Tank qui s’occupera à partir de ce moment de sa communication web, et elle le fera avec une efficacité redoutable. Son partenariat avec Polaroïd rend également compte de son attachement aux nouvelles technologies.

Pourtant, ni l’une ni l’autre ne suffissent à justifier se célébrité planétaire. Dans cet article, nous nous proposons de décortiquer le mythe de Lady Gaga pour mieux comprendre sa mécanique. Pour ce faire, nous allons soumettre le phénomène Lady Gaga à une lecture mythocritique. Il s’agit d’ausculter l’icône à coups de marteau pour entendre ses harmoniques. Notre hypothèse de travail est que ces harmoniques concilient les deux bouts du trajet anthropologique. C’est à dire, ils cristallisent l’épistémè postmoderne tout en s’enracinant dans un passé archaïque.

 

L’épistémè postmoderne

Gilbert Durand utilise le modèle du bassin sémantique pour expliquer la manière dont les mythes éclipsés recouvrent les mythes d’hier et fondent l’épistémè d’aujourd’hui (1996: 44). Ainsi, les années quarante marquent incontestablement la saturation du modernisme prométhéen. Deux événements vont bouleverser l’Histoire de l’Humanité: Auschwitz et Hiroshima. Auschwitz et Hiroshima feront que la foi aveugle dans le ratio cède le pas au désenchantement et la notion de progrès devienne obsolète: «les ombres projetées par Auschwitz et le goulag semblent, et de loin, devoir dominer le plus probablement et le plus longtemps le tableau que nous pourrions peindre» (Bauman, 2010: 179).

Il est évident qu’un certain nombre de ruptures se sont produites dans le monde. Pour Gilles Lipovetsky, nous sommes déjà entrés dans l’hypermodernisme, un temps où l’hédonisme et le présentéisme postmodernes durcis finissent par devenir peur et paranoïa: «Tout a été très vite: l’oiseau de Minerve annonçait la naissance du post-moderne au moment où s’ébauchait déjà l’hypermodernisation du monde» (2006: 72). Zygmunt Bauman préfère parler de modernité liquide. La modernité est en train de passer de la phase solide à une phase liquide, dans laquelle les formes sociales ne peuvent se maintenir durablement en l’état, parce qu’elles «se décomposent en moins de temps qu’il ne leur en faut pour être forgées et se solidifier» (2007: 7). Désormais, rien ne peut être prévu. Politique et pouvoir se sont dissociés et ce dernier se disperse dans l’espace politiquement incontrôlé (2007: 8); nous sommes dans une époque post-panoptique. En effet, la modernité est la séparation entre le temps et l’espace et la mondialisation marque la victoire du temps sur l’espace. Aujourd’hui, le pouvoir est extraterritorial, ceux qui l’exercent peuvent se mettre hors de portée et devenir inaccessibles; leur technique principale est l’effacement, l’élision. La prédominance du sédentarisme sur le nomadisme en est à sa fin. Dans cette étape fluide de la modernité, la majorité sédentaire est dominée par une minorité nomade et extraterritoriale. L’élite contemporaine suit le schéma des anciens maîtres absents. Ce qui rapporte aujourd’hui, c’est la vitesse effrénée de circulation. On célèbre ce qui est éphémère alors que ceux qui occupent la dernière place tiennent à ce que leurs fragiles, vulnérables et éphémères possessions durent plus longtemps et rendent des services durables.

Postmodernisme, hypermodernisme, modernité liquide. Sous ces deux dénominations se cachent les mêmes symptômes, une société régie par la peur, la peur de l’exclusion, la peur de tout perdre, une société marquée par l’instabilité. À en croire les messages que le pouvoir politique adresse aux fortunés comme aux démunis, une flexibilité accrue serait le seul remède à une insécurité déjà insupportable (Bauman, 2007: 24). Eco remarque que Gilbert Durand –contrairement au paradigme scientifique positiviste et mécaniste– voit toute la pensée contemporaine parcourue par le souffle vivifiant d’Hermès (1992: 63). Nous vivrions donc pendant l’ère d’Hermès. Son caractère synthétique –il engendre Hermaphrodite– et sa fluidité mercurienne –il correspond au Mercure des Romains, le mercure, appelé aussi argent liquide, étant le plus fluide des métaux– concordent avec le dynamisme du néolibéralisme. L’homme doit s’adapter à un monde vertigineux, situation mise en évidence par Leigh Van Valen dans la théorie de la Reine Rouge. Pour développer sa théorie, le biologiste s’inspire du roman De l’autre côte du miroir de Lewis Carroll. Le déclencheur fut l’une des scènes, celle où Alice et la Reine Rouge se lancent dans une course effrénée. Malgré leurs efforts, elles n’avancent pas, car les choses se déplacent en même temps qu’elles. La Reine Rouge l’explique ainsi: «Ici, on est obligé de courir tant qu’on peut pour rester au même endroit. (1973)» À l’instar d’Hermès, l’homme contemporain est censé être rusé pour survivre; habile à décrypter les informations; multiple et mobile face à un décor qui bouge constamment. Dans ce néo-état de nature, dans ce bellum omnium contra omnes, les alliances sont transitoires, utilitaires. Il est pertinent de citer ici l’anecdote qu’Ernst Bloch ramène à la mémoire dans Héritage de ce temps: «La salle des fêtes de Francfort a organisé […] un Championnat International de Marathon de Danse. […] les couples doivent conserver un aspect socialement digne. La dignité du soulier verni étroit, des faux cols, […] Le vainqueur du championnat est le couple qui est le dernier à s’effondrer sur le parquet de danse.» (40-42)

 

Panthéon postmoderne

Nous ne pouvons pas comprendre le phénomène Gaga sans prendre en compte la sécularisation de la religion et le polythéisme postmoderne. Pour George Steiner, le monothéisme absolu s’est révélé, à travers l’histoire, quasi intolérable. Ainsi, l’Ancien Testament n’est qu’une succession de mutineries, une suite de brefs retours aux anciens dieux que les mains peuvent toucher et l’imagination héberger. Le christianisme de Saint Paul apporta la solution voulue. Tout en conservant en partie le langage et les ramifications symboliques du monothéisme, il laissait du champ aux tendances pluralistes et figuratives de l’âme. Qu’il s’agisse de la Trinité, de la prolifération des saints et des anges, ou des représentations intensément concrètes de Dieu le Père, du Christ, de Marie, les Églises chrétiennes ont, à quelques exceptions près, associé l’idéal monothéiste à des pratiques polythéistes. (Steiner, 1986: 50). Même constat pour Mircea Eliade. Pour l’intellectuel roumain, l’Église, confrontée avec des religions populaires vivantes, finit par christianiser les figures divines et les mythes païens qui ne se laissaient pas extirper. Pendant plus de dix siècles, elle a lutté contre l’afflux continuel d’éléments païens et le résultat de cette lutte acharnée a été plutôt modeste (Eliade, 2009: 210). Il est possible d’identifier les éléments païens du catholicisme. Ainsi, un grand nombre de dieux ou héros tueurs de dragons sont devenus des Saint-Georges et le polythéisme reste latent dans la communauté des saints et dans la figure multiple de la Vierge Marie.

Lady Gaga

Lady Gaga, par tel 4lli

Un bon nombre d’intellectuels –dont Weber, Freund, Steiner, Eliade– sont d’accord pour affirmer que l’homme contemporain est en essence polythéiste. Max Weber signalait déjà dans sa Sociologie des religions que la présence massive des divinités locales, et donc d’une forte coïncidence entre religion –ou plus exactement entre objets du culte– et territoire politique, se rencontrait tout particulièrement au niveau de l’établissement définitif par excellence: la ville (267). Cela me rappelle le tableau «Nighthawks at the Dîner» (1942) du peintre américain Edward Hopper. Il est tard la nuit et dans un bar il y a quatre personnes: l’employé derrière le comptoir, un couple et un homme seul. Le tableau sera par la suite maintes fois parodié. Dans l’une de ces parodies, il est possible de voir, accoudées au zinc, les icônes de la culture populaire américaine: Marilyn Monroe, Elvis Presley, Humphrey Bogart et James Dean. Cette image représente fort bien le polythéisme contemporain. Multiple, il a peuplé son panthéon de dieux domestiques, imparfaits, des divinités de substitution: des politiciens (Che Guevara, Castro, Lénine), des stars du rock (Michael Jackson, Madonna), des comédiens (Marlon Brando, Robert De Niro, Al Pacino), des sportifs. Dans ce contexte, Lady Gaga satisfait notre besoin d’idolâtrie, elle est venue combler un vide, le vide laissé par une Madonna vieillissante et une Britney Spears en perte de vitesse. Elle a été intronisée par substitution.

Il y a chez Gaga le recyclage de l’ancien, un des traits typiques du postmodernisme. Notre société oscille entre l’amnésie et l’hypermnésie, entre la dénonciation de la copie et l’exaltation du simulacre. Nous pourrions citer ici Gilles Deleuze, Jean Baudrillard et tant d’autres. Le postmodernisme est un terrain de jeu où tout revient, en désordre. Dans son article «Une esthétique de la copie», Nicolas Baygert soutient que la chanteuse est le «signe ultime d’une civilisation en panne de créativité, un phénomène commercial misant sur l’oubli consubstantiel des masses allaitées au prêt à jeter» et va même jusqu'à la qualifier de «remâchage de déjà vu». Quelques exemples à l’appui. En 2009, elle est accusée de plagiat par la chanteuse irlandaise Roisin Murphy. On peut également citer d’autres hommages: le titre Born this way évoque Express yourself et Vogue de Madonna. Sa robe de viande n’est que la reproduction d’une œuvre de l’artiste tchèque Jana Sterbak (Vanitas-Robe de chair pour albinos anorexique, 1987) qui se trouve au Musée Pompidou.

 

La centralité sous-jacente

Toute épistémè est dominée par un mythe tutélaire et ce dernier constitue une centralité sous-jacente qui remonte à la surface à travers l’imaginaire. Le mythe tutélaire des Lumières fut Prométhée, dont le déclin entraîna l’apparition de Dionysos. C’est ainsi que le sociologue français Michel Maffesoli préconise la nécessité de construire un savoir dionysiaque, un savoir qui rend compte de l’effervescence du social, de l’orgiastique, du non-logique, du poids de l’imaginaire social et du religieux archaïque, un savoir qui s’ouvre aussi à l’intuition et au sensible (1991). Gilbert Durand, pour sa part, voit dans le postmodernisme l’empreinte d’Hermès (1996: 214). Il s’agit d’un mythe particulièrement complexe et riche en péripéties. Rusé, Hermès dérobe un troupeau (en l’occurrence celui de son frère Apollon) en le faisant marcher à reculons et en l’enfermant dans une grotte; associé à l’Oracle de Pharès, il est à l’origine du mot herméneutique (et du mot hermétique aussi); singulier et multiple, Hermès Trismégiste est le père de tous les arts et le protecteur des voleurs. Et il y a même une lecture écologique du mythe. Né en Arcadie (lieu idyllique où les gens vivent en harmonie avec la nature), il sera aussi le père de Pan, protecteur des troupeaux et des bergers. Mais, en tant que messager des dieux, Hermès reste avant tout un dieu mobile.

La flexibilité est donc l’un des mythèmes plus importants de notre époque. Pourtant, les mythèmes se croisent et se superposent jusqu’à tisser un réseau complexe. Et l’icône Lady Gaga en rend compte. 

 

L’icône androgyne

Effacement de frontières et conciliation des opposés (coïncidentia oppositorum), voici deux des caractéristiques du postmodernisme. Et Lady Gaga –tout comme David, Bowie, Klaus Nomi ou encore Marilyn Manson– en est la cristallisation, elle rend compte d’une ère oxymoronique. Il n’est pas question de faire ici une généalogie du mythe de l’androgynie. Disons tout simplement que ce dépassement des contraires s’enracine dans un passé archaïque, le mythe platonicien de l’androgynie (Le banquet). Il nous remet également aux structures hybrides et synthétiques du régime nocturne que Gilbert Durand développe dans son ouvrage Les structures anthropologiques de l’imaginaire.

 

L’icône décadente

Durand repère les mythèmes du décadentisme et en décèle six: la perversion ou anti-naturalisme, le farniente, le déclin bénéfique, la femme fatale, le renoncement à l’amour (hétérosexuel), le Grand macabre. On peut toujours s’amuser à dénicher leur présence chez la chanteuse américaine. Ainsi, on serait sans doute face au Grand macabre lorsque Lady Gaga porte durant les MTV Awards 2010 la robe en viande confectionnée par Franc Fernandez. Toujours est-il que deux d’entre eux semblent se détachent: l’anti-naturalisme et le renoncement à l’amour hétérosexuel.

La perversion (il ne s’agit pas de porter ici des jugements de valeur, le mot perversion est considéré dans les sens étymologiques; c’est-à-dire, en tant que renversement) ou anti-naturalisme signifie que la nature sera remplacée par «son occultation, par son refoulement, par l’hymne à l’artefact, à l’artificialisme, à la machine» (Durand, s.d.: 15). Ainsi, dans le texte d’Huysmans, nous lisons: «Est-ce qu’il existe, ici-bas, un être conçu dans les joie d’une fornication et sorti des douleurs d’une matrice dont le modèle, dont le type soit plus éblouissant, plus splendide que celui de ces deux locomotives [Crampton et Engerth] adoptées sur la ligne du chemin de fer du Nord?» (60). Et lorsque la nature fait son apparition, elle le fait sous la forme domestiquée d’un aquarium: «des Esseintes […] faisait manœuvrer les jeux des tuyaux et des conduits […], il y faisait verser des gouttes d’essences colorées, s’offrant, à sa guise ainsi, les tons verts ou saumâtres, opalins ou argentés, qu’on les véritables rivières [...]» (57). Et voici que la couverture de l’album Born This Way montre une Lady Gaga métamorphosée en machine, en moto. L’anti-naturalisme, ou perversion, est représenté par l'oxymore, figure de style essentiellement perverse, car l’épithète dément le substantif ou réciproquement.

En ce qui concerne le renoncement à l’amour hétérosexuel, notons que le décadentisme coïncide avec les premières études sur la perversion. En guise d’exemple, Durand cite les travaux de Freud, La Psychologia Sexualis de Krafft-Ebbing, les œuvres de Verlaine, Proust, Gide. Les notes qui accompagnent À rebours parlent des avatars d’une libido tranchant avec les bornes. Le texte nous indiquait déjà que la famille des Floressas des Esseintes avait été composée «d’athlétiques soudards, de rébarbatifs reîtres» (39), mais qu’au fil du temps avait «l’effémination des mâles était allée en s’accentuant [...]» (Huysmans, 39). Voyons quelques exemples. Lors de sa rencontre avec miss Urania: «il en vint à éprouver, de son côté, l’impression que lui-même se féminisait, et il envia décidément la possession de cette femme, aspirant ainsi qu’une fillette chlorotique, après le grossier hercule dont les bras la peuvent broyer dans une étreinte» (138). Il rencontrera également un jeune garçon. «Ils se dévisagèrent, pendant un instant, en face, puis le jeune homme baissa les yeux et se rapprocha; son bras frôla bientôt celui de Des Esseintes qui ralentit le pas, considérant songeur, la marche balancée de ce jeune homme» (143). Quant à Lady Gaga, elle s’est érigée en porte-parole de la communauté gaie et s’est travestie en homme qu’elle chante lors des MTV Music Awards 2011. Lors de sa visite à Rome, le public arborait des pancartes avec les mentions «Habemus Gaga» ou encore «Papa no, Gaga si». 

 

Puer aeternus

En regardant certaines vidéos de l’artiste américaine, il est possible de dresser une sorte de généalogie qui irait de Lady Gaga à Marilyn Manson et de Marilyn Manson à Poe en passant par Baudelaire et Huysmans. L’imaginaire décadentiste constituerait alors le fil rouge. En 1884, Huysmans publie À rebours. Des Esseintes, le héros du roman, est un personnage esthète et excentrique qui lutte contre le taedium vitae: «Quoi qu’il tentât, un immense ennui l’opprimait.» (Huysmans, 45)

George Steiner et Antoine Spire voient dans l’ennui de la vie contemporaine la cause principale des pratiques polythéistes: «le mot italien est beaucoup plus fort: noia, une sorte d’ennui, de miasme –on s’emmerde, pour être vulgaire!» (37). Le postmodernisme incorpore les éléments qui avaient été délaissés par souci d’efficacité, d’efficience. Il s’agit d’un réel plus large, le retour du ludique, du festif, de l’onirique. En ce sens, la résurgence du poker est symptomatique. Dans le poker se trouvent tous les éléments du postmodernisme: la mètis, la dimension ludique, le simulacre. Notre ère  oppose au taedium vitae la figure du puer aeternus. C’est ainsi que Gilbert Durand qualifiera des Esseintes de «pervers, j’allais dire polymorphe, au sens freudien, qui fait de la décadence une sorte d’infantilisation» (15). Pour dresser son portrait, Huysmans parlera de ses extravagances, de ses vêtements anormaux, ses logements bizarres, ses ostentations puériles. Personnage pervers qui fait de la décadence une sorte d’infantilisation, voilà une définition qui pourrait bel et bien être destinée à Lady Gaga. En effet, elle est ce puer aeternus insouciant, ludique, festif qui vient ré-enchanter le monde.

 

Mother Monster ou la part d’ombre

Pour Frédéric Le Play, «les sociétés restent incessamment soumises à une invasion de petits barbares qui ramènent sans relâche tous les mauvais instincts de la nature humaine» (105). L’épistémè du Siècle des lumières se voulait prophylactique et cherchait à cacher la souillure, les zones obscures de l’homme. L’épistémè postmoderne, par contre, assume l’homme en tant qu’animal humain. Le cinéma et la littérature se font l’écho de cette tendance. Vampires... loups-garous... mutants... l’imaginaire contemporain est parsemé de références à la part d’ombre de l’homme. C’est ainsi que Lady Gaga qualifiera ses fans de little monsters. Ce faisant, elle renforce l’esprit communautaire, néo-tribal du public et se positionne en tant que mother monster. Leur symbole: des griffes (monster claw ou monster paw dans leur jargon). Comme nous pouvons le voir, Lady Gaga est un personnage fascinant qui échappe à toute taxinomie. Ombre, animus, héros, puer aeternus... elle est une synthèse magnifique d’archétypes. 

 

La métamorphose: Aréthuse revisitée

On pourrait dire que chaque époque choisit ses mythes fondateurs.  Commençons par un épisode raconté par Ovide dans ses Métamorphoses. Un jour, Aréthuse, fille de Nérée, s’arrêta au bord du fleuve pour s’y baigner. Alphée, dieu du fleuve, la vit et tomba éperdument amoureux. Elle réussit à échapper à sa poursuite en s’enfuyant jusqu’en Sicile. Aréthuse implora Artémis de la sauver. La déesse s’apitoya de son sort, la cacha dans un nuage pour la transformer ensuite en fontaine. Cet épisode de la mythologie grecque met en valeur la fluidité et fait resurgir un mythème qui est à notre avis fondamental: celui de la métamorphose.

La nymphe Aréthuse

La nymphe Aréthuse, par Charles Alexandre Crauk

Ces éléments devraient nous aider à  bâtir un cadre théorique qui nous fournisse les repères conceptuels nécessaires pour mieux comprendre notre contemporanéité. Nous proposons deux notions: celle d’homo poéticus et celle d’homo dynamicus. Sous la pression de la postmodernité –qui est en fin de compte l’application des principes de la mode à la vie sociale, c’est-à-dire le mépris voué au passé– et du néolibéralisme –avec la charge de flexibilité et de performance que cela entraîne–, l’homme devient narration. C’est l’apparition d’homo poéticus. Désormais, la vie sociale répond aux techniques narratives et l’homme se construit en tant que personnage; sa biographie est marquée par le coup de théâtre, la péripétie et l’irruption de l’inattendu. En se sachant limité et déchu, l’homme contemporain s’invente en personnage d’exception, en héros. Cette démarche a sans doute plus une origine plus profonde, «on découvrirait des comportements mythiques dans l’obsession du succès, si caractéristique de la société moderne, et qui traduit le désir obscur de transcender les limites de la condition humaine» (Eliade, 2009: 228). Le néolibéralisme pousse l’homme à la performance, à la quête perpétuelle d’efficacité. Devenu marchandise, l’homme doit s’inventer en tant que produit. Il évolue et se raconte dans les réseaux sociaux où, pour renforcer sa puissance, il poste ses photos de vacances et consigne ses nouvelles acquisitions. Évoluant dans un contexte toujours changeant, le règne de l’éphémère, l’homme doit être en constant mouvement. Le mot dynamique est associé à l’idée de mouvement. Son étymologie  –«dynamikos», «dynamis»– nous remet également à la notion de puissance (dynastie et dynamite partagent la même racine). La notion d’homo dynamicus représente et la mobilité et la construction de puissance.

L’icône postmoderne incarne ces deux notions. Le premier à avoir compris les caractéristiques du néolibéralisme postmoderne fut sans doute David Bowie. Issu d’un milieu modeste, Bowie (David Robert Jones de son vrai nom) a su se renouveler à travers ses personnages: Ziggy Stardust, Thin White Duke (’70) pour devenir, dans les années quatre-vingt, une sorte de Gordon Gekko (personnage du film Wall Street, 1987) du rock. De la même manière, nous pouvons suivre l’évolution des divas de la pop, Madonna puis son héritière, Lady Gaga. Mais celui qui incarne le mieux l’esprit de la transformation est sans conteste Michael Jackson. Ni homme ni femme, ni noir ni blanc (ou, mieux encore: homme et femme, noir et blanc), Michael Jackson cristallise l’oxymore postmoderniste; c’est-à-dire, l’effacement des frontières, la multiplicité et la coexistence de contraires.

 

Conclusion

L’homme est fortement déterminé par des comportements archaïques. Un objet ou un acte ne devient réel que dans la mesure où il imite ou répète un archétype. Ainsi, la réalité s’acquiert exclusivement par répétition ou participation (Elidade, 1989: 48). Les hommes auraient donc tendance à devenir paradigmatiques et archétypaux. Nos sociétés contemporaines sont aussi mythologiques que celles des Romains ou des Grecs et nos icônes traduisent le fonctionnement intime, l’essence profonde de notre époque. Leur succès s’explique par le fait qu’elles concilient les deux bouts du trajet anthropologique: la centralité sous-jacente et le social-historique. Ils cristallisent la contemporanéité dans toute sa complexité et rendent compte de la synchronicité qui existe entre l’ici et l’ailleurs; c’est-à-dire, entre la modernité liquide et le passé archaïque.

Diva 2.0, diva warholienne, Lady Gaga a incontestablement une dimension palimpestique; exposer l’icône à contre-jour nous a permis de comprendre à quel point le présent et le passé s’entrelacent.   On pourrait dire que chaque époque choisit ses mythes fondateurs ou –mieux encore– que ce sont les mythes qui luttent pour s’imposer et définir les caractéristiques d’une époque. Liquide, flexible, narrative, festive, décadente, Lady Gaga incarne mieux que personne les caractéristiques de la contemporanéité postmoderne.

 

 

Bibliographie

BAUMAN, zygmunt. 2007. Le présent liquide. Peurs sociales et obsession sécuritaire. Paris: Seuil, 141p.

Bauman, Zygmunt, 2010. La vie en miettes. Paris: Hachette, 412p.

Baygert, Nicolas. 2011. «Une esthétique de la copie.» Libération. 20/04/2011.

BLOCH, Ernst. 1977. Héritage de ce temps. Paris: Payot, 390p.

Durand, Gilbert. 1996. Introduction à la mythodologie. Paris: Albin Michel, 243p.

DURAND, Gilbert. S.d. «Les mythèmes du décadentisme». En ligne. http://centre-bachelard.u-bourgogne.fr/z-durand.pdf

Eliade, Mircea. 1989. Le mythe de l’éternel retour: archétypes et répétition. Paris: Gallimard, 182p.

Eliade, Mircea. 2007. Aspects du mythe. Paris: Gallimard, 250p.

HUYSMANS, Joris-Karl. 2004. À rebours. Paris: Flammarion, 405p.

LE PLAY, Frédéric. 1871. L’organisation de la famille selon le vieux modèle signalé par l’histoire de toutes les races et de tous les temps, Paris: Téqui, 247p.

LIPOVETSKY, Gilles. 2006. Les temps hypermodernes. Paris: Grasset, 186p.

MAFFESOLI, Michel. 1991. L'ombre de Dionysos: contribution à une sociologie de l'orgie. Paris: Librairie générale française, 245p.

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